La filière halieutique mise au verre

De la poudre de coquillage, des algues et quelques ingré­dients secrets issus de déchets de l’ex­ploi­ta­tion halieu­tique. Il a fal­lu trois ans de recherche à Lucile Viaud pour mettre au point ce verre marin au cœur de la marque Ostra­co. Par­cours d’une entre­prise de desi­gn.

Verre réa­li­sé lors des pre­miers essais du Glaz en décembre 2015.

Il a la cou­leur des vagues qui bordent la côte d’Émeraude, celle de l’océan les jours de grand bleu ou quand brus­que­ment le soleil perce les nuages : il est glaz, entre bleu et vert en bre­ton, et Glaz est son nom. Du verre marin. Une nou­velle matières aux com­po­sants issus de la pro­duc­tion halieu­tique. Après 18 mois de recherche avec le Cer­fav (Centre euro­péen de recherche et de for­ma­tion aux arts ver­riers), la desi­gner Lucile Viaud a mis au point un « verre mal­léable et pou­vant se tra­vailler avec toutes les tech­niques ver­rières tra­di­tion­nelles ». Les pre­miers essais ont don­né un vert d’eau salée bruis­sant d’embruns. Un brin rude et frustre, mais pro­met­teur. Aujourd’hui, il se pré­sente sous la forme de 7 pièces, empi­lables et com­bi­nables, aux teintes chan­geantes sui­vant la lumière et le conte­nu. Cette pre­mière col­lec­tion, Pot, est expo­sée à la Cité de la mode et du desi­gn pen­dant le Off de la Paris desi­gn week. Avec une marque désor­mais dépo­sée : Ostra­co, d’ostracon, coquille en grec ancien, mais aus­si « tes­son de pote­rie qui ser­vait de sup­port d’écriture ou de des­sin dans l’antiquité ». Une « forme de post-it » s’amuse la jeune femme de 23 ans d’a­bord ren­con­trée aux Ate­liers de Paris. Elle aime que rien ne se perde, est prête à tout trans­for­mer en pro­duit durable. Pour mieux pro­té­ger et valo­ri­ser les res­sources en uti­li­sant des « copro­duits  » (déchets valo­ri­sés) et tou­jours en col­la­bo­rant avec des par­te­naires. Sa méthode ? La recherche expé­ri­men­tale.

Les coquilles uti­li­sées pour le plâtre de mer changent la cou­leur des bols.

Tout a com­men­cé il y a un peu plus de trois ans alors qu’elle ter­mi­nait  son cur­sus de desi­gner de pro­duits à l’école Boulle. « C’est la matière qui m’intéresse le plus, raconte cette Lor­raine pas­sion­née par la mer et amou­reuse de la Bre­tagne. Je tra­vaillais sur le cuir de pois­son de pêche et recher­chais des appli­ca­tions autres que la petite maro­qui­ne­rie quand, avec mes par­te­naires en Bre­tagne, j’ai décou­vert d’autres « déchets » à valo­ri­ser. » Comme des poudres de coquillages ou de coquilles de crus­ta­cés, des algues, etc. La pro­duc­tion halieu­tique est en effet de celles qui pro­duisent le plus de « rebus » d’où une forte acti­vi­té de trans­for­ma­tion avec créa­tion de farines, huiles, hydro­ly­sats (pour des com­plé­ments nutri­tion­nels, par exemple. Une sous-valo­ri­sa­tion pour la desi­gner inquiète de la limi­ta­tion des res­sources et du meilleur moyen de les uti­li­ser. Par­tant du prin­cipe que les déchets ont la valeur intrin­sèque du pro­duit « pre­mier » elle choi­sit de trai­ter les « chutes » comme une matière pre­mière noble (voir son mémoire).

Un verre comme du corail pour Opale.

Au centre iDmer de Lorient (Ins­ti­tut tech­nique de déve­lop­pe­ment des pro­duits de la mer), elle manie d’abord la poudre de car­ti­lage marin. Une tex­ture qui la conduit natu­rel­le­ment (elle res­semble au plâtre) à mettre au point le « plâtre de mer », chan­geant de cou­leur sui­vant les coquilles uti­li­sées. Elle moule des bols puis s’essaie à la cuis­son, à la céra­mique. De cette ren­contre avec les arts du feu naî­tra l’envie de croi­ser le verre, d’autant plus que dans sa Lor­raine natale quelques-uns de ses proches connaissent ce domaine sur le bout des doigts. Le pre­mier verre à sor­tir des fours est Opale. Il prend le nom de sa cou­leur, lai­teuse, légè­re­ment iri­sée et un rien bleu­té. Pour arri­ver à sa tex­ture étrange, entre céra­mique et verre, façon corail, elle a peu à peu sub­sti­tué « les matières stan­dards uti­li­sées dans la fabri­ca­tion des maté­riaux sili­ca­tés [le verre est com­po­sé à 70% de sili­cate] par les matières marines col­lec­tées ».

Bien­tôt un verre d’o­ri­gine marine à 100 % avec Abysse, tou­jours à l’es­sai.

L’en­vie de tes­ter, d’ex­plo­rer encore pour abou­tir à un pro­duit com­mer­cia­li­sable pousse Lucile Viaud à cher­cher encore plus loin. Elle arrive au Glaz aujourd’hui pré­sen­té sous forme simple et gra­phique. Sur­tout, il est marin en grande majo­ri­té. A base de poudre de coquille d’huîtres pro­duite par l’Usine de Ker­vel­le­rin et divers matières par­fois peu trans­for­mées issues de la mer, sa com­po­si­tion reste un secret de fabri­ca­tion jalou­se­ment gar­dé. Pour la soude, qui sert (en gros) à mieux faire mieux la silice (abais­ser son point de fusion), nous parions tout de même sur la cendre de goé­mon, bien connue des Finis­té­riens qui conservent encore quelques anciens fours. La jeune entre­pre­neuse qui com­men­ce­ra à vendre ses pro­duits à la fin de l’année, acquiesce à peine et sou­rit. Son Graal reste Abysse, 100 % marin, 100 % Bre­ton. Un verre vert, sombre et pro­fond, encore dif­fi­cile à appri­voi­ser mais, lui aus­si, comme ses aînés, fort pro­met­teur. Soi­zic Briand

Expo­si­tion à now ! le Off à la Cité de la mode et du desi­gn 34, quai d’Austerlitz, 75013 Paris pen­dant la Paris desi­gn week du 9 au 13 sep­tembre.