Le Péril Jaune… Fluo

Ce que nous racon­te le fluo de la couleur jaune.

L’histoire de l’effet flu­o­res­cent com­mence avec les mon­tres des avi­a­teurs qui devaient pou­voir lire l’heure en une frac­tion de sec­onde, même et surtout lorsque les con­di­tions de vision étaient des plus dif­fi­ciles : en vol de nuit.

Les ingénieurs ont alors l’idée de dépos­er du « tri­tium » — élé­ment qui émet un faible ray­on­nement radioac­t­if — sur cha­cun des douze chiffres du cad­ran ain­si que sur les aigu­illes d’une mon­tre. Le tri­tium fut assez rapi­de­ment aban­don­né, et des pig­ments flu­o­res­cents furent mis au point. C’est cette tech­nique que récupéra ensuite Omega pour sa célèbre speed­mas­ter dont l’effet flu­o­res­cent servit tout d’abord aux pilotes de course, puis, après de nom­breux tests, aux astro­nautes de la NASA.

Omega Speed­mas­ter ©MrMon­tre

Ces pre­miers exem­ples d’usage d’un pig­ment flu­o­res­cent nous racon­tent que cette énergie mise sur ces cad­rans est sig­nifi­ante : on y pose en effet des atom­es qui déga­gent de l’énergie, une agi­ta­tion d’électrons qui vont pro­duire une couleur dif­férente des couleurs perçues du spec­tre tra­di­tion­nel. Dans ce cas, les élec­trons ren­voient une par­tie de la lumière reçue, et c’est juste­ment cette par­tie qui « sig­ni­fie » l’énergie con­tenue à la fois réelle­ment, mais aus­si sym­bol­ique­ment, dans une couleur flu­o­res­cente.

En suiv­ant ces couleurs fluo dans le temps, nous les trou­vons dans les années 80 prin­ci­pale­ment dans l’univers des sports de glisse qui n’étaient pas encore des sports « extrêmes » : la mar­que de com­bi­naisons de ski « Neva­da » s’en était même fait une spé­cial­ité. Les ski Dynam­ic ou Dynas­tar, et presque toutes les mar­ques cherchent la couleur flu­o­res­cente qui leur per­me­t­tra de dire toute l’énergie « sym­bol­ique » con­tenu dans ces sports.

Le fluo des années 80 ©DR

« Quand tu fais du sport, tu pro­duis de l’énergie et tu dis aux autres : Regardez, je suis un skieur excel­lent, j’utilise cor­recte­ment mon énergie et je restitue cette énergie à la nature par la beauté de ma trace dans la neige d’une blancheur immac­ulée ». C’était vrai­ment cette idée qui était sous-jacente et que peu de gens ont décodé à l’époque.

Tombée en désué­tude dans les années 90, cette « valeur fluo » a para­doxale­ment d’abord été récupérée par des jour­naux améri­cains branchés comme Face ou Wired, qui ont intro­duit dans leurs maque­ttes des à‑plat de couleurs flu­os, sur lesquels venaient « cla­quer » des titres au noir. Wired a beau­coup util­isé ce procédé dans le seul but d’avoir en kiosque une « pre­mière de cou­ver­ture » qui émergeaient visuelle­ment, mais aus­si et surtout pour nous dire « ouvrez mes pages et vous ver­rez quelle énergie créa­tive s’en dégage ». Pour attir­er l’œil, aujourd’hui, un titre de presse français utilise encore ce procédé, il s’agit de Car Life — le jour­nal auto­mo­bile de Paul Bel­mon­do — qui con­tin­ue d’utiliser en pre­mière de cou­ver­ture une couleur flu­o­res­cente.

Pre­mière cou­ver­ture WIRED avril 1995 — cou­ver­ture par Sor­renti­no ©DR

Ensuite, le champ séman­tique « sig­nifi­ant » du jaune fluo — la couleur en tant que telle — a évolué de manière ambiva­lente : il exprime à la fois l’énergie comme nous venons de le mon­tr­er, mais aus­si la notion de dan­ger, ce qui est plus récent : le dan­ger que j’encours, en faisant du ski extrême par exem­ple, mais aus­si le dan­ger que je fais courir aux autres en provo­cant peut être une avalanche…

L’objet « gilet jaune » en lui-même a été mis dans les voitures par mesure de sécu­rité ; il se trou­ve que ces gilets sont en majorité d’un jaune flu­o­res­cent. Et c’est bien cette flu­o­res­cence du jaune qui exprime main­tenant le dan­ger : la plu­part des camions de pom­piers sont de couleur fluo.

Récem­ment, en France, dans cer­taines de nos régions, les véhicules d’urgence, com­men­cent eux aus­si, à se revêtir de ces couleurs flu­o­res­centes.

Nous assis­tons bien à une trans­la­tion du sig­nifi­ant : de « l’énergie » au « dan­ger ».

Arbi­traire­ment, au tour­nant du siè­cle, la couleur flu­o­res­cente se redéfinit comme une couleur de LA sécu­rité.

Le rouge qui occu­pait cet espace séman­tique et qui était — tra­di­tion­nelle­ment — LA couleur du « dan­ger » n’est plus suff­isant. Aujourd’hui, seul le fluo sem­ble capa­ble d’exprimer un dan­ger réel et immi­nent.

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C’est donc presque « naturelle­ment » que cette couleur a été récupérée par le mou­ve­ment des Gilets Jaunes parce que le gilet de sécu­rité flu­o­res­cent était le pre­mier vête­ment à portée de main – mais aus­si à portée de main sym­bol­ique. Oblig­a­toire dans les voitures depuis octo­bre 2008, toute per­son­ne pou­vaient arbor­er facile­ment ce gilet jaune. Ce que le « grand Karl » résume avec lucid­ité lorsqu’il dit : « C’est jaune, c’est moche, ça va avec rien, mais ça peut vous sauver la vie » entéri­nant défini­tive­ment le pas­sage de l’énergie des année 80 à la dimen­sion de dan­ger des années 2010 et suiv­antes.

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Car, l’important n’est pas tant qu’il soit jaune, mais bien qu’il soit flu­o­res­cent.

Lorsqu’on lit le Dic­tio­n­naire des couleurs de notre temps, pour Michel Pas­toureau, le jaune est plutôt la couleur de la folie, de la mal­adie ou de la traîtrise, mais non la couleur du dan­ger, sauf — peut-être — lorsque le jaune est asso­cié au noir, et où, dans ce cas, le con­traste « jaune/noir » ren­voie alors à la notion de tox­i­c­ité.

La migra­tion du sens de la couleur jaune part du « Je porte un gilet jaune pour me sig­naler » au « Je porte un gilet jaune pour sig­naler le dan­ger poten­tiel qu’il y a à pra­ti­quer telle ou telle activ­ité  ». Cette couleur qui, aujourd’hui encore, rassem­ble autour d’elle une cer­taine par­tie de notre pop­u­la­tion, exprime quelque chose de très ambiva­lent : à la fois « Regardez-moi, je suis poten­tielle­ment en dan­ger » et : « Faites atten­tion à moi, je suis poten­tielle­ment dan­gereux ».

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Cette ambiva­lence de sens portée par la couleur jaune fluo est au cœur de l’ambivalence même du mou­ve­ment des Gilets Jaunes, laque­lle ambiva­lence est, elle aus­si, bien retran­scrite dans le détourne­ment de la cam­pagne de com­mu­ni­ca­tion de « Karl » par ces mots : « … ça habille la révolte ».

Les vit­rines récem­ment taguées en jaune fluo sont elles aus­si sig­nifi­antes de cette migra­tion du sens, où sont piégés à l’intérieur d’une seule couleur, à la fois un sig­nifi­ant légitime  — je suis en dan­ger car je ne gagne pas assez d’argent, je ne peux plus vivre décem­ment dans cette société — et un sig­nifi­ant beau­coup plus vio­lent – cela me rend poten­tielle­ment dan­gereux, tout peut explos­er – ce dernier sig­nifi­ant étant bien enten­du trop facile­ment récupérable et donc récupéré par tous les mou­ve­ments extrêmes.