Poupée Barbie : ABC de la beauté ?

Admi­rable Desi­gn lieu de toutes les ren­contres ? À vous de juger avec l’ar­ri­vée du bio­phy­si­cien, ingé­nieur de la beau­té, appren­ti-phi­lo­sophe (excu­sez du peu) Jean-Pierre Fores­tier auquel nous avons deman­dé de répondre à la ques­tion « qu’est-ce que la beau­té ? » (vous voyez le rap­port avec le desi­gn ?). Ce qu’il fait dans ce pre­mier article en pre­nant pour modèle la pou­pée Bar­bie au corps de fillette impu­bère ! ! Lisez son texte bour­ré d’hu­mour, sous forme d’un dia­logue déca­lé ; ou l’art de se culti­ver dans le fun…
Pro­fes­seur Jean-Pierre nous vous écoutons…

admirable_design_barbie-film.jpg- Bon­jour Euphrosine,

Bon­jour Professeur.

Gérard Caron m’a deman­dé de t’enseigner la Beauté.

La Beau­té n’est-elle pas tou­jours Admirable ?

Elle est par­fois contes­table. Et c’est pour­quoi nous allons com­men­cer par ceci.

Mais c’est une pou­pée Barbie !

Objet de rêves quand tu étais une petite fille, peut-être de scan­dale main­te­nant que tu es adulte, au delà de l’adulation ou de l’indignation, c’est en pro­fes­sion­nels que nous allons regar­der Barbie.

… ?

Et d’abord, en pro­fes­sion­nels, défi­nir la beauté.

Je croyais que c’était impos­sible, Pro­fes­seur, trop per­son­nel, trop intime ou trop variable.

C’est ce qu’a lais­sé entendre, avec humour, Vol­taire : « Deman­dez à un cra­paud ce que c’est que la beau­té. Il vous répon­dra que c’est sa cra­paude avec deux gros yeux ronds sor­tant de sa petite tête, une gueule large et plate, un ventre jaune, un dos brun. »

Beurk !

En réa­li­té, par ses pro­pos, Vol­taire défi­nit avec pré­ci­sion la beau­té de la cra­paude, alors pour­quoi se pri­ver de défi­nir celle de la femme ?

La com­pa­rai­son est peu flatteuse.

Il s’agit pas ici de flat­te­rie, Euphro­sine, mais de défi­nir scien­ti­fi­que­ment des cri­tères de beauté.

Que nous allons appli­quer à Barbie.

Exac­te­ment. Uti­li­sons d’abord le pre­mier niveau de cri­tères, celui de la Beau­té intrinsèque.

… !

Oui, je sais qu’« intrin­sèque » n’est pas un mot très seyant, sur­tout appli­qué à la beauté !

La beau­té d’un vieil arbre sec !

Hum ! Cette beau­té est intrin­sèque, car elle est indé­pen­dante de tous fac­teurs exté­rieurs, ceux aux­quels Vol­taire fai­sait allu­sion. De cela aus­si nous pour­rons rediscuter.
admirable_design_historique_barbie.jpg- Un autre lun­di, Professeur ?

Avec plai­sir, Euphrosine.

Ce niveau de beauté ?

Il fait natu­rel­le­ment réfé­rence au visage fémi­nin. Un visage fémi­nin est beau, d’abord s’il est symé­trique et ensuite, selon une juste et ori­gi­nale pro­por­tion dans les dis­tances, s’ajoutent les yeux en amande et bien déga­gés des sour­cils, les pom­mettes hautes, et enfin le men­ton triangulaire.

Peut-être bien. Effectivement …..
admirable_design_barbie.jpg- Pour finir de t’en convaincre, Euphro­sine, il te suf­fit de regar­der toutes les Reines de beau­té, les Miss, comme on dit aujourd’hui. Toutes, abso­lu­ment toutes obéissent à ces cri­tères, depuis Miss Nor­vège jusqu’à Miss Tan­za­nie, en pas­sant par Miss Chine. Et si tu vas admi­rer des pein­tures anciennes, et si elles repré­sentent des visages fémi­nins, la Beau­té intrin­sèque t’apparaîtra dans toute son universalité. »

Je vois bien la symé­trie, les yeux en amande, une bonne dis­tance avec les sour­cils, les pom­mettes hautes, et un men­ton tri­an­gu­laire sur le visage de Bar­bie. Mais je vois aus­si ses grands yeux, bor­dés de longs cils, sa grande bouche, son petit nez retroussé.

Et elle est blonde. Tous ces para­mètres, et bien d’autres que nous ver­rons plus tard, appar­tiennent au deuxième niveau de la Beau­té. Il est davan­tage sou­mis à la mode, il est moins uni­ver­sel que la Beau­té intrin­sèque, il s’agit de la Beau­té évo­quant la jeunesse

… ?

Les yeux comme les cils et la bouche sont pro­por­tion­nel­le­ment plus grand chez la fillette que la femme. Les grands yeux, les longs cils et une grande bouche appa­raissent donc comme évo­quant la jeunesse.admirable_design_manga-5.jpg

Des yeux, des cils et une bouche qui sont maquillés !

Maquillé, maquillé !

Je vous ai cho­quée, Professeur ?

Un peu. En pro­fes­sion­nel, je n’aime pas beau­coup le mot maquillage, je le laisse aux gara­gistes véreux.

Pour­tant Bau­de­laire a bien écrit un éloge du maquillage.

« Tout ce qui orne la femme, tout ce qui sert à illus­trer sa beau­té, fait par­tie d’elle-même ».

Vous voyez !admirable_design_barbie2.jpg

Bau­de­laire a aus­si écrit super­be­ment que la femme « doit se dorer pour être ado­rée », mais je pré­fère dire que Bar­bie a été mise en beau­té, ou que sa beau­té a été rehaussée.

Je vous accorde la mise en beau­té et ce rehaus­sé, Pro­fes­seur. Et le nez ? Ce petit nez retroussé ?

Avec le nez, l’évocation plonge dans la plus petite enfance, celle du bébé qui apla­ti pour téter son nez sur le sein de sa mère.

Et cette blon­deur que vous m’avez fait remarquer ?

Quelque soit la teinte des che­veux des parents, celle des jeunes enfants est sou­vent plus claire que celle des adultes. C’est ain­si que blon­deur entre dans la Beau­té évo­quant la jeunesse.

Et dans bien d’autres fan­tasmes, Pro­fes­seur, mais Bar­bie n’a pas qu’une tête, aus­si jolie soit-elle, elle a un corps.

Et c’est jus­te­ment ce corps qui appar­tient entiè­re­ment, ou presque, à la Beau­té évo­quant la jeunesse.

… ?

Ce corps n’est pas celui d’une femme.

… ?

Le visage de Bar­bie est celui d’une femme, mais son corps est celui d’une fillette, une fillette d’une dou­zaine d’années.

Non for­mée. Impubère ?

Exac­te­ment. Regarde sa min­ceur, sa taille bien mar­quée, ses attaches fines,

Et ses longues jambes !

Bien obser­vé, Euphrosine.

Alors quand j’enfile mes sti­let­tos, c’est pour allon­ger mes jambes et évo­quer ma jeunesse.

Qui pout toi n’est pas si ancienne ! Mais oui, les talons hauts pour­raient bien avoir cette fonction.

Min­ceur, che­villes et poi­gnets fins, longues jambes, je veux bien, mais ces seins ne sont pas ceux de ma frêle jeunesse.

En créant cette pou­pée, Ruth Hand­ler dans une géniale intui­tion a su par­fai­te­ment agré­ger la beau­té évo­quant la jeu­nesse avec celle de la femme. La Beau­té intrin­sèque du visage, et la poi­trine, sont ceux de la femme, tout le reste appar­tient à la Beau­té évo­quant la jeunesse.
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(ci-contre pou­pée romaine en ivoire)- En jouant avec cette pou­pée, la fillette que j’étais s’imaginait déjà femme.

Tu viens de résoudre une grande par­tie du mys­tère du suc­cès indé­fec­tible de Barbie !

Mer­ci Professeur.

Ajoute que par Bar­bie, tu te pro­je­tais non seule­ment en femme, mais en femme indé­pen­dante. Pour mieux le mar­quer, Ruth Hand­ler offre à sa créa­ture une voi­ture. Bar­bie la conduit elle-même, ce qui, sur­tout à cette époque, et sur­tout aux Etats-Unis était un très fort sym­bole de liberté.

Bar­bie sym­bole de la liber­té et de l’émancipation féminine !

Je le crois. Et je crois aus­si que les esprits cha­grins et ron­chons qui s’évertuent à conspuer Bar­bie vou­draient que ce soit un pou­pon que la fillette berce entre ses bras, et ain­si déjà confi­ner la future femme dans ses fonc­tions mater­nelles et de soumission.

Pour­tant ce sont sou­vent des femmes qui traitent Bar­bie de monstre, de monstre anorexique.

Du point de vue bio­lo­gique, Bar­bie est une chi­mère femme/fillette. Et si elle est un monstre alors que dire de Min­nie ou de Oui-oui ?
Dans leur aveu­gle­ment, elles oublient que Bar­bie est une pou­pée, seule­ment une pou­pée, et que cette pou­pée est des­ti­née aux fillettes et aucu­ne­ment un éta­lon d’absurdes men­su­ra­tions fémi­nines. J’a­joute que ces femmes qui cri­tiquent Bar­bie et qui se croient fémi­nistes n’ont pas com­pris que c’est par sa fémi­ni­té que la femme gagne sa liber­té, et que celles qui veulent sin­ger les hommes ne par­viennent qu’à être des guenons !

Je vous laisse la res­pon­sa­bi­li­té de votre juge­ment, Pro­fes­seur. Mais quelle est cette pho­to que vous tenez cachée ?

Je la gar­dais pour la fin. C’est une sigil­lum romaine.

La res­sem­blance avec Bar­bie est stupéfiante.

C’est juste la preuve de l’éternité fémi­nine. Juvé­nile, la femme se pro­jette en adulte, et une fois qu’elle y est par­ve­nue, elle n’a de cesse que d’évoquer sa jeunesse !

En atten­dant l’éternité, nous rever­rons-nous lun­di pro­chain, Professeur ?

Si Gérard Caron nous y invite, Euphrosine !

Per­chée de mes sti­let­tos, je sau­rais jouer de ma beau­té rehaus­sée, avec adresse.

(JEAN-PIERRE FORESTIER)

Vous pou­vez admi­rer Bar­bie sous tous les angles et toutes les tenues au Musée des Arts déco­ra­tifs jusqu’au 18 sep­tembre à Paris