On devient idiot ! Les designers aussi ?

Notre QI serait en berne, moins brillant que celui de nos parents et des parents de nos parents. Même les desi­gners n’y échappent pas, foi d’Ar­mand Braun, pros­pec­ti­viste et phi­lo­sophe. Écou­tons son alerte avant de ne pou­voir com­prendre des pro­pos intel­li­gents…

admirable_design_armand-braun.jpg
Armand Braun, pré­sident de la Socié­té inter­na­tio­nale des conseillers de syn­thèse (SICS).

Nous aimons à nous croire de plus en plus intel­li­gents. Cela avait même été prou­vé avec l’effet Flynn, du nom du néo-zélan­dais James R. Flynn, qui avait démon­tré en 1987 qu’au cours du XXe siècle le quo­tient intel­lec­tuel s’améliorait de géné­ra­tion en géné­ra­tion. C’est une chan­son tout à fait dif­fé­rente que nous enten­dons main­te­nant. Le même Pr. Flynn pré­vient que la ten­dance s’est inver­sée depuis l’an 2000 : « Nos enfants sont plus bêtes que nous et les leurs risquent d’être encore plus stu­pides. » Plu­sieurs signes semblent confir­mer cette nou­velle théo­rie. On a d’abord consta­té en Nor­vège une baisse de 0,38 point du QI chez les jeunes conscrits. Mêmes obser­va­tions en Aus­tra­lie, au Dane­mark, au Royaume-Unis, en Suède, aux Pays-Bas, en Fin­lande. En France, le QI aurait même bais­sé de 3,8 points entre 1999 et 2009.

Dans un article publié en 2013 dans la revue Intel­li­gence, trois psy­cho­logues euro­péens assu­raient que l’être humain du XIXe siècle était plus intel­li­gent que nous. Au même moment, Gerald Cra­bree, pro­fes­seur de bio­lo­gie du déve­lop­pe­ment à Stan­ford, esti­mait que le cer­veau humain avait atteint son apo­gée il y a plu­sieurs mil­liers d’années et qu’il subis­sait depuis des muta­tions délé­tères.

Bar­ba­ra Deme­neix, bio­lo­giste : « En 40 ans, la pro­duc­tion chi­mique a été mul­ti­pliée par 300 ».

Qu’est-ce qui nous ren­drait idiots ? Dans l’incertitude, il est ques­tion de la place crois­sante de la chi­mie, de l’insuffisante maî­trise de ses pro­ces­sus et notam­ment des per­tur­ba­teurs endo­cri­niens. D’après la bio­lo­giste Bar­ba­ra Deme­neix, pro­fes­seur au Muséum natio­nal d’histoire natu­relle, « Entre 1970 et 2010, la pro­duc­tion chi­mique a été mul­ti­pliée par 300. Nous avons mon­tré com­ment ces molé­cules bou­le­versent la fonc­tion thy­roï­dienne des gre­nouilles, qui n’avait pas chan­gé depuis 450 mil­lions d’années. Et nous savons qu’une per­tur­ba­tion de la fonc­tion thy­roï­dienne de la mère enceinte a des effets directs sur le QI de l’enfant. » À la chi­mie s’ajoute le numé­rique. Une étude menée en 2010 à l’université McGill (Cana­da) sur des chauf­feurs de taxi montre que le GPS a un effet néga­tif sur l’hippocampe, zone qui joue un rôle essen­tiel dans la mémo­ri­sa­tion et la spa­tia­li­sa­tion. D’autres recherches sug­gèrent que les noti­fi­ca­tions et l’alternance entre les micro tâches impo­sées par les outils numé­riques invitent le cer­veau à délais­ser les longues périodes de concen­tra­tion. Une étude menée par Micro­soft confirme que notre durée moyenne d’attention est pas­sée de 12 secondes en 2000 à 8 secondes en 2015. Et cela ne va pas s’arranger avec les objets connec­tés por­tables, voire implan­tables, la voi­ture auto­nome, sans oublier les bas­kets avec GPS inté­gré, déjà dis­po­nibles dans le com­merce…

Nous n’avons pas la com­pé­tence qui jus­ti­fie­rait que nous pre­nions par­ti. En revanche, avec d’autres, nous avons le devoir d’alerter. Effec­ti­ve­ment, l’intelligence est notre pre­mier patri­moine ; il déter­mine tous les autres enjeux. Depuis plu­sieurs siècles, une grande par­tie de l’humanité était por­tée par l’idée de pro­grès, expres­sion de l’intelligence, comme le sont par ailleurs toutes les grandes œuvres du pas­sé. Si les alertes des scien­ti­fiques étaient jus­ti­fiées, ce sont les fon­da­men­taux de notre rela­tion au monde qui en seraient ébran­lés. Si l’intelligence régres­sait, sa place serait prise par les pas­sions, les idéo­lo­gies, le culte de quelque Big Bro­ther. Nous nous retrou­ve­rions, pour des siècles, dans cette condi­tion sou­mise et acca­blée que nos ancêtres ont si long­temps connue. Et tout cela alors que la com­plexi­té, l’interactivité et la liber­té, la jus­tice aus­si, ne peuvent vivre que par l’intelligence.