Le futur organique de Ross Lovegrove

Ren­contre avec le desi­gner de la chaise Super­na­tu­ral, de la table Gink­go et du concept car Twin’Z de Renault, à l’oc­ca­sion du mon­tage de la rétros­pec­tive que pré­sente le Centre Pom­pi­dou.

Un vais­seau spa­tial comme un rec­tangle de cris­tal qui pren­drait vie, une mai­son trans­pa­rente en forme de bulbe, un esca­lier entre colonne ver­té­brale et hélice d’ADN, une chaise ins­pi­rée d’un orga­nisme uni­cel­lu­laire, une bou­teille d’eau liquide… Entre pro­to­types de recherche et pro­duits com­mer­cia­li­sés, « Conver­gence », la « rétros­pec­tive pros­pec­tive » consa­crée au tra­vail de Ross Love­grove qui ouvre ce 12 avril au Centre Pom­pi­dou, res­semble à la gale­rie de l’évolution d’un Museum du futur. Un monde en train de naître. « Demain sera os, muscles, peau », pro­phé­tise le desi­gner gal­lois qui s’inspire de la nature et de ses modèles de crois­sance pour des créa­tions qu’il veut « sans graisse », réduites à leur essence, réa­li­sées avec des pro­cé­dés et des maté­riaux inno­vants, et pour­tant belles et sen­suelles. « C’est pra­ti­que­ment le seul desi­gner du digi­tal de sa géné­ra­tion, assure Marie-Ange Brayer, com­mis­saire de l’exposition. Il a été un pion­nier dès les années 1990 en com­pre­nant les bou­le­ver­se­ments engen­drés par les tech­no­lo­gies numé­rique, en anti­ci­pant les évo­lu­tions de la socié­té. L’exposition per­met de mon­trer son mode de pen­sée. Il est le point de conver­gence incar­né entre champ scien­ti­fique et champ artis­tique. » Une pro­gram­ma­tion par­faite, en écho à l’exposition « Impri­mer le monde » en cours, pour le début du pro­gramme « Mutations/créations » qui réac­tive le Centre de créa­tion indus­triel (CCI) jusqu’ici en som­meil.

Ce lun­di, alors que le mon­tage est encore en cours, l’homme à la sil­houette lon­gi­ligne et à la barbe blanche à tout l’air d’un druide contem­po­rain, cha­ris­ma­tique et sou­riant. « J’imagine le futur et j’attends qu’il arrive, dit Ross Love­grove. Et sou­vent, ça marche. Regar­dez Elon Musk, il a pu le faire ! » Il a créé Tes­la Motors et don­né à la voi­ture élec­trique ses lettres de noblesses, avec Spa­ceX, il veut conqué­rir l’espace. Si le desi­gner gal­lois, n’est pas mil­liar­daire, il a d’autres atouts. Il se sert du desi­gn pour modi­fier les consciences, mon­trer qu’il est pos­sible de faire autre­ment. « Je donne tou­jours plus que ce que mes clients réclament, explique-t-il. C’est une manière d’éduquer, d’offrir de nou­velles pistes vrai­ment inno­vantes. Les entre­prises dépensent trop en mar­ke­ting et pas assez en desi­gn. »

Gene­ra­tor House

A côté de la maquette bleue réa­li­sée en impres­sion 3D de la Gene­ra­tor house – un pro­jet de mai­son auto­suf­fi­sante en clo­cher à bulbe, toute en trans­pa­rence, à la struc­ture en fila­ments de poly­mères qui se rejoignent en pointe agré­men­tée d’une tur­bine à trois pales – le pas­sion­né de nou­velles tech­no­lo­gies envi­sage un monde où sa mai­son solaire équi­pée de verre pho­to­vol­taïque cap­te­rait l’énergie redis­tri­buée par la tur­bine qui la sur­monte. Légère, elle pour­rait être dépo­sée par héli­co­ptère – qu’il veut libel­lule – au milieu de la nature. Elle ne pol­lue­rait pas. Peut-être sera-t-il alors pos­sible de venir en « Crys­tal Aeros­pace », cet autre pro­jet finan­cé par Swa­rovs­ki et pré­sen­té à l’entrée de l’exposition. Une voi­ture solaire et orga­nique, parée d’un mil­lier de cris­taux taillés spé­cia­le­ment pour réflé­chir au mieux la lumière sur les pan­neaux pho­to­vol­taïques en poly­cris­tal qui la recouvrent entiè­re­ment. « Ces deux pro­jets sont sans doute ceux qui me tiennent le plus à cœur, assure l’homme de 58 ans. Vivre et se dépla­cer sans pol­luer sont aujourd’hui une néces­si­té. Et une pers­pec­tive pas­sion­nante ! »

Fas­ci­né par la capa­ci­té de la nature à pro­duire effi­cience et beau­té, il l’a pla­cée au cœur de l’ADN de son tra­vail. DNA en anglais, soit, selon Ross Love­grove, « Desi­gn, Nature, Art ». Un trip­tyque, ou plu­tôt une com­bi­nai­son, que le visi­teur retrouve au centre de l’exposition, dans le pavillon Liquid­Kris­tal, mon­tré pour la pre­mière fois au Salon du meuble de Milan en 2012 et réa­li­sé avec le fabri­cant de verre Tchèque Las­vit. « Vous êtes ici dans mon « inner cen­trum »,  » remarque Ross Love­grove. L’endroit où se trouve son corps ver­té­bral, celui où s’articulent les trois com­po­sants de son desi­gn, illus­trés par trois tables rondes aux vitrines trans­pa­rentes. 24 de ses cahiers à des­sins – cou­ver­ture plein-cuir sur plante séchée- qui ne le quittent jamais sont pré­sen­tés ouverts. La vitrine « Nature » est ain­si sur­mon­tée du crâne d’éléphant qui trône habi­tuel­le­ment dans son stu­dio.

Ross Love­grove, devant un de ses car­nets à des­sin de l’ex­po­si­tion Conver­gence, s’in­quiète de l’é­pui­se­ment des res­sources.

Devant la table « desi­gn », l’homme enga­gé s’arrête devant une carte du monde qu’il a des­si­née et légen­dée. « C’est un résu­mé d’un article du Guar­dian. Vous ima­gi­nez, si tout le monde vivait comme les Amé­ri­cains, il nous fau­drait plus de 5 pla­nètes pour sub­ve­nir à nos besoins !, se lamente-t-il. Com­ment être desi­gner quand on sait que nous bou­sillons la pla­nète avec des camions qui par­courent le monde ? L’économie, ce n’est pas une ques­tion d’argent mais de res­sources, d’utilisation de la matière. Ce n’est pas suf­fi­sant de faire des objets, il faut savoir pour­quoi et com­ment on les fait. La tech­no­lo­gie doit être uti­li­sée pour vivre autre­ment. » Pour cela, il pra­tique « l’essentialisme orga­nique ». La Go Chair, édi­tée par l’Américain Bern­hardt Desi­gn en 2001, en est une par­faite illus­tra­tion : réduite à l’os, elle est née des contraintes internes propres au magné­sium mou­lé par injec­tion – ce maté­riau d’abord uti­li­sé pour l’aéronautique- et celles, externes d’une chaise solide et confor­table. L’ensemble paraît croître comme une plante qui uti­lise l’essentiel et le suf­fi­sant pour créer de la beau­té. Pré­sen­tée éga­le­ment en « écla­té », avec les six élé­ments qui la struc­ture, pieds, assise et dos­sier, elle devient restes d’un étrange ani­mal décou­vert lors d’une fouille archéo­lo­gique.

De la fameuse bou­teille Tŷ Nant  fluide comme l’eau, sor­tie en 2001, et réa­li­sée à par­tir d’un algo­rithme jusque-là réser­vé à l’architecture, au Bar­ri­sol Cocoon, vais­seau cru­ci­forme en toile dorée Bar­ri­sol (lea­der mon­dial du pla­fond ten­du) et spé­cia­le­ment conçu pour l’occasion, le visi­teur découvre une foule de formes orga­niques ima­gi­nées à la main et modé­li­sées par ordi­na­teur. S’il aime le numé­rique, est tou­jours à l’affut de nou­velles tech­no­lo­gie, Ross Love­grove ne croit pas pour autant à leur supré­ma­tie : « Entre une esquisse que j’avais réa­li­sée en 4 minutes à la main pour Ins­tinc­tive Over­ride (2012), [l’installation « voi­ture goutte d’eau » qu’abrite le Cocoon, ndlr] et celle conçue par ordi­na­teur pen­dant deux mois pas les ingé­nieurs, il n’y avait que peu de dif­fé­rence, raconte celui qui déteste les réfé­rences immuables. Mais cette dif­fé­rence est fon­da­men­tale, le geste ins­tinc­tif, celui que nous avons sou­vent per­du, véhi­cule l’émotion. » Celle, bio­lo­gique, vivante, qui pour­ra se com­mu­ni­quer à l’utilisateur et que la machine n’aura jamais. Seul l’art peut avoir cette force. Il trans­pire dans toutes ses réa­li­sa­tions. Amou­reux de la sculp­ture, Ross Love­grove rend ain­si hom­mage à Rodin avec sa moto Ridon en fibre de car­bone, à la fois ronde et douce et comme figée en pleine vitesse. Et quand, pen­dant le déjeu­ner orga­ni­sé par Swa­rovs­ki, une res­pon­sable du Centre Pom­pi­dou lui apprend que l’ar­tiste Jeff Koons est en train de visi­ter son expo­si­tion, il sou­rit : « Je pour­rais peut-être lui deman­der d’échanger mon Cocoon contre un Bal­loon dog… » Entre le chantre d’une éco­no­mie de la matière et le paran­gon de la socié­té de consom­ma­tion, une Conver­gence est pos­sible…
Soi­zic Briand