“Les copies de meubles c’est 5 à 10 fois les ventes d’originaux !”

A l’occasion des Puces du design, que l’agence a contribué à renouveler, Jean-Sébastien Blanc co-fondateur et directeur de création du studio 5.5  nous parle de l’exposition “Copies Originales”. Un manifeste anti-contrefaçon pour sensibiliser les visiteurs à ce fléau anti-design.

Pour cette 36e édition des Puces du design, vous vous attaquez à la contrefaçon avec une installation et une table ronde. En quoi est-ce un sujet primordial, notamment pour les designers ?
Jean-Sébastien Blanc. Parce que le modèle économique du designer, c’est la propriété intellectuelle, le droit d’auteur. Nous en vivons. Nous avons travaillé avec l’Unifab, l’Union des fabricants, qui lutte contre la contrefaçon. J’ai toujours l’impression de me tromper quand je parle de leur chiffres tellement ils sont impressionnants. Les copies de meubles design réalisent ainsi 5 à 10 fois les ventes d’originaux ! En France, la contrefaçon dans son ensemble est responsable de la perte de 40 000 emplois !

Copies originales. D’avant en arrière : Fourmi de Baumann, Wire de Bertoia, Standard de Prouvé, DSW de Eames, LCW de Eames.

Quelles sont les principales causes ?
Avec l’engouement pour les pièces de design, le marché de la copie a explosé. Les faux Eames, Saarinen, Prouvé, Le Corbusier… pullulent, en particulier sur internet avec des sites qui communiquent sur les designers, mais proposent de vulgaires copies. Le grand public cherche d’abord la bonne affaire, le prix bas pour des icônes qui sont devenus des standards. Les gens ne veulent pas vraiment une chaise Prouvé, mais plutôt cette chaise-là, en particulier, une forme, une silhouette. La Standard, par exemple. En vintage, d’origine, elle doit se vendre de 5 000 à 8 000 euros. Vitra a racheté tous les droits, la produit et la vend aujourd’hui autour de 400 euros. Les contrefaçons, elles, s’écoulent à partir de 50 euros…

Ce qui pourrait être un prix « démocratique » et répondre à la volonté de Jean Prouvé si l’on veut être un peu provocateur…
Certes, et pour des gens comme nous qui sommes dans le design démocratique, c’est une question qui se pose. Est-ce que Prouvé, qui travaillait pour le plus grand nombre ne serait pas plutôt content de ce prix et pourrait dire « c’est ce que je voulais » ? Des galeries ont travaillé et créé le phénomène « Prouvé ». Les acheteurs grand public ne comprennent pas les écarts de prix qui s’expliquent par les droits, les matières, la qualité du travail, souvent manuel et aussi plus local. Avec des faux, les gens se retrouvent  avec du mobilier de piètre qualité qui ne dure pas longtemps. Ce n’est pas ce que voulait Prouvé. Acheter du design, c’est faire l’inverse, c’est acheter de la qualité, avoir quelque chose qui prend de la valeur, c’est s’inscrire dans la durée, lutter contre l’obsolescence programmée, faire attention à l’environnement… Si dans le luxe, grâce à des entreprises mieux organisées, le message a fini par être compris, ce n’est pas encore le cas dans le design.

Meubles Le Corbusier contrefaits en train d’être détruits, par ordre de l’administration fédérale des douanes suisses, en 2011 dans le canton de Genève.

Quels sont les moyens de lutter contre la copie ?
En faisant fermer les sites qui proposent des « répliques », des meubles « inspirés de »…, mais ils rouvrent immédiatement : ils sont situés à l’étranger et les moyens d’action sont limités. Engager des poursuites est long et coûteux. Il faut savoir aussi que l’achat de contrefaçon est lourdement sanctionné en France, ce que ne sait pas nécessairement le grand public. Sinon, quand un lot de contrefaçon est découvert,  il est détruit, comme il est d’usage. Une action fortement symbolique mais un mode d’action qui nous pose aussi question, nous qui avons travaillé, avec Réanim en 2004, sur la médecine des objets et la possibilité de leur donner une seconde vie.

D’où la création d’un scotch « Copie originale » ?
C’est un projet manifeste, une façon pour nous de prendre part à la lutte anti-contrefaçon au-delà des actions juridiques menées par les marques. Nous voulons sensibiliser les acheteurs en identifiant les copies les plus présentes sur le marché. Nous en présentons une vingtaine, recouverte de ce scotch où apparait très clairement la législation. Une alternative à la destruction, comme si nous mettions les objets sous scellés.

Trois rouleau “Copie Originale” du studio 5.5.

Comme un hacking d’objet et une façon de montrer autrement des silhouettes communes ?
Oui, comme je vous le disais, les gens cherchent d’abord des icônes, des standards. Nous voulons permettre à ceux qui se sont fait berner de poser un geste design en recouvrant leurs propres meubles, en faisant un geste politique, en ayant une démarche design. Est-ce que cela redonne de la valeur à l’objet ? Est-ce que c’est une façon de légaliser la contrefaçon ? Nous posons le débat. C’est d’abord une solution palliative et une campagne de sensibilisation. Nous vendons le scotch 5 euros, de quoi financer le projet et engager la discussion.
Propos recueillis par Soizic Briand.

Les Puces du design se tiennent à la Porte de Versailles du 18 au 21 mai. Tout le programme ici.

La table ronde “la contrefaçon, l’illusion du design” se tiendra le vendredi 19 mai avec des professionnels (dont Sylvain Marcoux, directeur de la communication de Vitra) et le Musée de la Contrefaçon de l’Unifab, association de défense et de promotion des droits de la propriété intellectuelle,  de 15h30 à 17h.

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