Article publié le 4 octobre 2004 dans Marques AddThis Social Bookmark Button

L’identité Citroën : réflexions de Jean Perret

Le Mondiale de l’automobile est une belle occasion pour parler d’automobile. Jean Perret, le créateur du logo Renault, revient sur le sujet d’actualité : le nouveau logo Citroën et son application sur la calandre.
Cet article sans concesion, apporte une analyse très pointue du sujet, propose des pistes et apporte un scoop incroyable : Renault n’a jamais commandé son nouveau logo ! On verra que les identités réussies sont bien rares. Elles demanderaient aux designers industriel et aux designers graphiques de travailler ensemble...

De la Ds à la C4... *

Les journaux spécialisés commencent à nous montrer, plus en détail, ce que sera la prochaine C4 qui remplacera la Xsara. Si quelques indications sont données sur l’application du logo, elles restent insuffisantes pour porter un jugement définitif. Par contre, avec les premières images du Picasso 2, on a une idée précise de ce que sera la calandre Citroën dans les prochaines années.
En réalisant les visuels qui illustreront la note que je fis, en 1984, au Président de Renault, feu Georges Besse, j’ai commencé à réfléchir à cette problématique. Ces visuels, dont j’ai tiré un poster, eurent un succès inattendu par moi. J’ai même eu la surprise de les voir me revenir par Le Quément qui les tenait de son ami directeur de l’école de design de Vevey, qui les avait eus lui-même par son ami Lars Wallentin à qui j’ai donné cette note et qui utilise cette démonstration dans les cours qu’il donne sur la marque, chez Nestlé.

Le langage des calandres.
Depuis lors, les calandres ont bien évolué. Beaucoup ont adopté un réinterprétation de leur dessin original, mais toutes les marques n’avaient pas la chance d’en disposer. Fiat par exemple se cherche encore. Renault n’en a jamais eu, d’où la difficulté d’inventer un nouvel avant et ne pas tomber dans le rétro.
Si on laisse ceux qui ont la chance et la bonne idée d’utiliser leur calandre, il reste beaucoup de marques qui font sans. Le problème est qu’elles font toutes la même chose. Un trou ovale à l’horizontal, plus ou moins aplati, dans le bas du capot, entre les deux feux, le logo au centre sur une barre argent ou deux barres argent ou pas de barre du tout. Ainsi font Mazda, Honda, Seat, Peugeot, Opel et Citroën (voir la Xsara actuelle). Toutes ces marques utilisent l’espace entre les deux feux, ce qui a l’inconvénient, entre autres, de leur faire « la bouche en cul de poule » comme on dit chez moi.
Renault, Nissan, Mitsubishi explorent une autre démarche, plus ou moins avec bonheur, une même idée de mise en avant du logo, mais toujours entre les deux feux.

Et maître Bertoni créa la Ds...
Et pourtant, avec l’impératif de s’inscrire dans la modernité, de refuser tout signe rétro, il y en a un qui avait inventé autre chose qui n’a jamais été copié. Peut-être était-il trop génial pour inspirer son remplaçant qui préféra pomper le prototype BMC de Pininfarina pour accoucher de la CX.
C’est en effet Monsieur Bertoni, Maître Bertoni, qui créa la DS. Un OVNI du design qui n’eut pas de descendance. Je crois me souvenir que tu n’étais pas un fou de bagnole, mais comment peut-on l’être avec une Amie 6 ? Pourtant, tu dois te rappeler comme moi, l’impression énorme, jamais égalée, que provoquait l’apparition d’une DS dans le rétroviseur de nos petites automobiles.
Il y avait plusieurs raisons à cela. L’immense capot, surmonté du seul pare-brise coiffé de son toit, était déjà respectable, mais la bande de métal courant d’un bout à l’autre de la forme, soulignant impérativement l’ensemble, donnait à cette vision une force déterminée.
Cette bande de métal était à la fois pare-chocs et, surmontée d’une autre bande de métal plus fine et plus courte, calandre si je puis, à défaut d’autre mot, employer ce terme impropre puisque la marque n’y figure pas.
En effet, Bertoni avait fait l’impasse de la marque, les chevrons ne seront qu’à l’arrière, sur la malle. Sur la traction et la 2 ch, du même auteur, (l’Amie 6 aussi, le génie avait ses faiblesses), les chevrons sont bien là, très grands au centre de la calandre. Sûrement que, si André Citroën avait encore présidé à la création de la DS, sa marque, les chevrons auraient été intégrés à l’avant de cette voiture. Cette omission est révélatrice de la difficulté qu’a le designer à intégrer la marque, signe immuable qui va à l’encontre de son besoin de changement, de modernité, donc, croit-il, de créativité. Viendront quelques années plus tard, des nouveaux designers qui, comme Vera da Silva pour Alfa Roméo, réinterpréteront les mythes que sont la Coccinelle et la Mini.

L’identité de Citroën cherche talent...
Mais chez Citroën nous n’en sommes pas là et si nous l’étions, encore faudrait-il que le talent suive. Ce qui ne me paraît pas être le cas. Mais revenons à notre calandre qui s’ébauche.
Après les errances successives des "X" quelque chose, puis des "C" quelque chose, les chevrons prennent de la largeur pour prendre la place de l’ovale. Ce serait donc la solution si comme de la Traction à la DS, on gagnait en simplicité et en majesté.
Pour ce qui est de la simplicité, nous avions avec la Xsara, deux ouvertures, celle qui porte les chevrons sur le capot et une autre en dessous du parechocs et de la plaque d’immatriculation.
Sur la C4 nous en avons trois. Une entre les barres des chevrons, une en dessous de ceux-là et une autre sous le pare-chocs. De plus, comme la position occupée par les chevrons reste très haute, il semble indispensable de rajouter un enjoliveur (quel mot ! autant dire un bouche-trou) de chaque côté, sous le phare. Ce n’est donc pas gagné pour la simplicité.

Un cas exemplaire : Alfa Romeo
Et de la majesté point, mais un devoir appliqué qui ne laisse pas deviner l’adhésion totale de son auteur aux vertus d’une calandre pérenne de la marque Citroën. Pérenne, voilà bien le mot gênant, car cela veut dire une loi de construction de la face avant respectée, même si l’interprétation peut différer quelque peu. C’est le talent du design qui fait la différence (voir encore Alfa Roméo et ses calandres) et qui impose sa liberté dans le respect de la charte.
Mais comme je te le disais, l’affaire est délicate, les blocages et fausses contraintes sont autant d’obstacles. Pourtant, le dessin de cette C4 n’est qu’une première interprétation de cette calandre. La publication du design du Picasso 2 montre une évolution certaine, si le motif au chevron reste bien entre les phares, ils se positionnent plus bas, à la base de ceux-ci. Plus d’enjoliveurs, l’ensemble gagne en simplicité, en élégance, mais on est encore loin du coup de cœur que l’on a pu avoir avec la calandre d’une Alfa Roméo 156. Ce qui fait la marque du génie c’est l’utilisation d’une contrainte pour atteindre l’essentiel. La calandre Alfa était trop haute ? Alors, elle sera très haute, elle occupera toute la hauteur du capot.
Ce qu’a fait Alfa Roméo dans la hauteur, Citroën devrait le faire dans la largeur, toute la largeur, retrouvant ainsi ses racines. Car je maintiens que ses racines sont la DS et non pas la CX.
La DS fut exposée, sans les roues, debout sur le coffre, comme une fusée, sa calandre visant le ciel. Ce n’est d’ailleurs pas d’une fusée qu’il s’agissait, mais d’un harpon esquimau, en ivoire, une pièce faite pour fendre l’air et atteindre son but à la vitesse de l’éclair.
Les premières brochures de Delpire comparaient ce harpon d’ivoire à la forme élancée de la voiture. Pureté et efficacité des formes dans l’une comme dans l’autre.

Renault : ce logo qui n’a jamais été commandé !
Je te donne un scoop. Renault ne m’a jamais demandé de travailler sur le logotype. L’étude qui m’a été demandée à la suite de ma note, illustrée par les différentes calandres de marques montées sur la R25, était : comment mieux marquer le véhicule ? La création du logo n’a été qu’une des recommandations retenues parmi d’autres.
Renault n’aurait pas acheté le logo qui se trouve aujourd’hui sur ces voitures, si je m’étais contenté de faire ce demi-volume, réponse correcte au problème comme dirait John O’keeffe. Ils ont vu dans la sculpture que je leur présentai le bouchon de radiateur qu’ils n’ont jamais eu, signature prestigieuse des marques de référence. Cela n’a jamais été dit et ne le sera pas, mais si nous ne savons pas voir au-delà des mots et des notes il ne faut pas faire ce métier. Il faut être un peu sémiologue sans le savoir.

Logo ou calandre ?
Donc, la calandre est bien la première expression de la marque, son premier support. Il est important que l’une et l’autre soient lisibles, compréhensibles et descriptible. Elles ont chacune leur rôle. Ce que j’ai pu voir des différentes déclinaisons du logo Citroën sur la C4 me fait penser que la question est encore confuse. Que n’y l’une ni l’autre ne sont fixés dans leur dessin et dans leur rôle respectif. Il est trop tôt pour parler du logo, pourtant tu vois qu’il est bien difficile de ne pas ce poser ce problème dès que nous parlons calandre. C’est encore plus vrai dans une démarche de modernité, qui refuse l’évocation rétro de la calandre des débuts de la marque. Cette démarche est pourtant le fait de marques prestigieuses comme Mercédès ou BMW.
Renault a cru trouver une solution, mais elle manque de charme. Peut-on exister dans ce domaine si l’objet est incapable de provoquer un "coup de cœur" et l’inconditionnalité de l’amateur ? La DS était de celles-là.
Le dessin du Picasso 2, paru dans Auto Plus, est très prometteur. Il semble que le nouveau directeur du style, après avoir tant promis chez Renault et Volkswagen, s’affirme et impose sa patte. Il était temps, car après l’immonde Picasso premier et le style « Pateux & Rondouillard » des suivantes, je commençais à faire mon deuil de la marque. Encore faut-il se méfier des images des magazines imitant si bien la photo. Elles sont souvent loin de la vérité et proche de l’abus de confiance.
Si la marque est franchement du domaine du signe et donc du graphisme, la calandre est un peu à cheval (vapeur !) sur le design graphique et le design produit. Si la marque est le signe premier, elle en est le signe second, car elle est autant dans le monde du signe que dans le monde de la forme. C’est en amateur passionné que j’exprime mon avis sur la forme générale d’une automobile, mais quand je parle calandre ou marque c’est le professionnel du signe, le graphiste qui donne son avis de professionnel.
Certains domaines font appel à plusieurs experts. C’est un grand bonheur de pouvoir travailler, proposer, échanger avec d’autres disciplines que la sienne. Malheureusement, en France, ego et pouvoir encombrent et paralysent le libre échange des connaissances et la nécessaire "gratuité" des propositions.

C’est donc en amateur, mais également en professionnel que je propose modestement cette modification bien imparfaitement illustrée. D’ailleurs, je crois me souvenir que sur le premier prototype de la grande Citroën, la marque avait magistralement réalisé cette calandre que je n’ai malheureusement plus vue réapparaître sur les prototypes suivants.

*cet article a été adressé à Admirable Design, sous forme d’un lettre à Gérard Caron, avec copie à Albert Boton, Laurent Muller, Mehran Zirak et Alain Roulot.

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Auteur de L'article

Jean Perret

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