Rotterdam, l’archi-contemporaine

Une arche ou un jeu de cubes ? Focus sur deux gestes archi­tec­tu­raux pour revi­ta­li­ser, à qua­rante ans d’in­ter­valle, le centre-ville de la deuxième agglo­mé­ra­tion néer­lan­daise.

Par Flo­rence Gri­vet, archi­tecte.

Pour­suite du voyage aux Pays-Bas. Je n’aurais a prio­ri pas pen­sé à Rot­ter­dam pour des vacances, mais des amis archi­tectes m’avaient don­né l’envie de m’y rendre ; je les en remer­cie. Loin du charme des canaux d’Amsterdam, la deuxième ville des Pays-Bas, qui vit naître au XVIe siècle le phi­lo­sophe huma­niste Érasme, s’affiche indus­trielle et uni­ver­si­taire der­rière un port d’importance capi­tale.

Son centre fut tota­le­ment détruit par l’ar­mée nazie, lors du bom­bar­de­ment aérien du 14 mai 1940 qui for­ça le pays à capi­tu­ler, met­tant un coup d’ar­rêt à son déve­lop­pe­ment. La recons­truc­tion repris après-guerre, ain­si que l’expansion du port et des indus­tries asso­ciées. L’effort four­ni par la ville pour se recréer est remar­quable par son dyna­misme et sa volon­té archi­tec­tu­rale forte. Par­mi la grande quan­ti­té des réa­li­sa­tions archi­tec­tu­rales contem­po­raines, deux retiennent mon atten­tion : l’une pour son carac­tère com­mer­cial et l’autre pour sa dimen­sion d’architecture-objet.

Par­cou­rant à vélo les larges rues rec­ti­lignes, j’arrive bien vite sur la place cen­trale du mar­ché où l’on ne peut man­quer le bâti­ment spec­ta­cu­laire du Mark­thal, Pre­mier mar­ché cou­vert des Pays-Bas, d’une sur­face totale d’environ 11 800m² il est déte­nu par Klé­pierre. À la manière véni­tienne, de 2500 pilo­tis ont été plan­tés dans l’eau pour consti­tuer le socle néces­saire à son élé­va­tion.

Le pre­mier mar­ché cou­vert des Pays-Bas, réa­li­sé par l’a­gence MVRDV, est une arche de 228 appar­te­ments, haute de 40 mètres et longue de 120 mètres, abri­tant un vaste espace d’é­tals et de com­merces fixes.

Ce mar­ché cou­vert ins­pi­ré des « mer­ca­do » espa­gnols, vastes halles aux entrées de ver­rières monu­men­tale, se veut d’a­bord un lieu de vie autour de pro­duits issus de maraî­chers locaux : 96 stands fixes ont été dis­sé­mi­nés dans un vaste espace de 4600m² que recouvre une ample voûte sous laquelle se tiennent cent étals de pois­sons, viandes et légumes frais, de petits res­tau­rants (1600m²) au-des­sus d’un par­king. Il a été réa­li­sé par l’agence d’architectes MVRDV en 2014. L’objectif était de répondre à un pro­gramme com­por­tant une halle cou­verte pour rece­voir des échoppes et des res­tau­rants, mais aus­si du loge­ment (228 appar­te­ments). L’originalité de la réponse des archi­tectes est dans la forme d’une arche inté­grant des habi­ta­tions. Elles sont orien­tées vers l’extérieure tout en don­nant sur l’in­té­rieur du mar­ché grâce à de larges fenêtres. Peut-être une forme de réponse pour la revi­ta­li­sa­tion des centre-ville ?

Les 4000 pan­neaux de la voute colo­rée réa­li­sés en impres­sion numé­rique forment la plus grande œuvre d’art des Pays-Bas.

Ini­tia­le­ment pré­vue en pan­neaux éclai­rés dont les pixels devaient créer une ani­ma­tion en mou­ve­ment, pou­vant affi­cher publi­ci­té ou offres du moment, la voute inté­rieure pré­sente au final une grande œuvre d’Arno Coe­nen et Iris Ros­kam, « Cor­nu­co­pia », réfé­rence à la corne de la mytho­lo­gie latine sym­bo­li­sant l’abondance et la satié­té. La sur­face a été divi­sée en 4000 pan­neaux d’acier per­fo­ré impri­més en numé­rique, l’ensemble étant par­fois com­pa­ré à la Cha­pelle Six­tine pour la qua­li­té de sa cou­leur. « C’est très pop, très simple et très direct pour mon­trer com­ment vivre avec les fleurs, les fruits et les légumes, remar­quait Winy Maas, l’architecte, lors de l’inauguration. Quelque chose d’aus­si brut et drôle n’au­rait sans doute pas été pos­sible à Paris. » Se trompe-t-il ?

Face à cet impo­sant bâti­ment, mon œil est atti­ré par une œuvre ori­gi­nale et colo­rée : les Cube Houses de Piet Blom, une expé­rience des années 70. Au début de la décen­nie, une ten­ta­tive a été faite pour ravi­ver le centre de la ville, consi­dé­rée trop busi­ness et fonc­tion­nelle, en don­nant la prio­ri­té aux habi­ta­tions, aux café res­tau­rants, à des pro­jets récréa­tifs et archi­tec­tures ludiques.

Les Cube Houses de Piet Blom, un ensemble de mai­sons par­ti­cu­lières en ossa­ture bois posées sur des piliers de béton comme une forêt dans la ville.

Piet Blom avait déjà expé­ri­men­té des pro­jets rési­den­tiels de haute den­si­té. A Rot­ter­dam, il a construit un pont pié­ton­nier au-des­sus des voies de cir­cu­la­tion Blaak, autre petite réfé­rence véni­tienne au Pont de Rial­to, com­por­tant 39 mai­sons cube reliant la place du mar­ché et le vieux port. Chaque édi­fice consiste en un cube incli­né sur une colonne hexa­go­nale conte­nant l’entrée et l’escalier. La réfé­rence à un arbre et à une forêt lui vaut le sur­nom de Blaak Forest. Leur sur­face est d’environ 100m² sur 3 niveaux que l’on peut visi­ter. Elles furent ache­tées par des amou­reux de l’architecture : habi­ter dans le cube incli­né demande un peu d’imagination et d’adaptabilité de la part des rési­dents car le mobi­lier stan­dard ne rentre pas tou­jours !

A l’in­té­rieur, le mobi­lier tra­di­tion­nel ne s’a­dapte pas tou­jours : sur les trois étages de chaque mai­son, chaque mur exté­rieur est incli­né à 45 degrés.

Après avoir par­cou­ru ces lieux monu­men­taux, je peux reprendre mon vélo garé dans l’astucieuse struc­ture à étages qui sert de par­king à proxi­mi­té et filer vers l’effervescente vie noc­turne de la rue Witte de Withs­traat. Ses nom­breux cafés, res­tau­rants, bou­tiques vin­tage, artis­tiques ou desi­gn inter­pellent et sur­prennent par leur vita­li­té et leur audace, tout comme le pit­to­resque Hotel Res­tau­rant Bazar.

Les par­kings à vélos pré­sentent sou­vent d’é­tranges struc­tures, comme ici : le rail supé­rieur est à glis­ser puis incli­ner pour poser ou récu­pé­rer son engin.

C’était autre­fois un quar­tier chaud, c’est main­te­nant le quar­tier bran­ché, « Cult, Wit­ty, Kunst, Zwart, Cool, Witte », comme nous le soufflent les néons scin­tillant au-des­sus de la rue. En tout, 25 mots – culte, spirituel/plein d’es­prit, art, noir, cool, blanc, amour…- desi­gnés par l’Ate­lier Lek, éclairent l’es­pace depuis 2013.  Ils citent aus­si la pré­sence du Witte de With, le Centre d’art contem­po­rain éta­bli en 1990 qui donne un ton de créa­ti­vi­té à ce quar­tier, redon­nant une cha­leu­reuse huma­ni­té à la ville.

Cool, Witte (un blanc qui est aus­si le nom du centre d’art contem­po­rain)… Les mots éclairent la rue.