Saga Saguez

Ren­contre avec Oli­vier et Thi­bault Saguez, res­pec­ti­ve­ment pré­sident fon­da­teur et direc­teur géné­ral adjoint de l’a­gence de marque et de lieux Saguez & Partners.

Oli­vier et Thi­bault Saguez, com­ment allez-vous ?
T.S. Ça va bien, après une année très mou­ve­men­tée où il a fal­lu tenir le cap. On a tous envie de se tour­ner vers l’a­ve­nir. Cette période a été une grande leçon d’humilité, comme dirait Jean-Domi­nique Senard, le pré­sident de Renault. Cela nous a bien fait com­prendre que nous n’étions pas des deus ex machi­na : il faut être trans­pa­rent, dire les choses, sur­tout quand elles ne sont pas simples. Bref, savoir s’adapter aux cir­cons­tances.
O.S. Nous avons réa­li­sé un chiffre d’affaires de 22 mil­lions d’euros en 2020, soit une chute de 18  % pour une agence qui compte 150 per­sonnes. C’est loin d’être ano­din. Avec des consé­quences sur l’emploi, d’abord, et sur la façon de vivre en col­lec­tif ensuite : il a fal­lu s’adapter comme le dit Thi­bault. Aller recher­cher du nou­veau bou­lot, sachant que cer­tains de nos clients étaient dans un contexte bien pire que le nôtre. On a réduit un peu l’équipe mais on a eu la chance d’avoir des grands comptes qui nous ont sou­te­nus. On s’est fina­le­ment retrou­vés dans la situa­tion du créa­teur d’entreprise. Typi­que­ment, quand on démarre, on se demande en per­ma­nence si on aura des clients. Au bout d’un moment on sait qu’on aura des clients et la ques­tion sui­vante est de savoir si l’on dis­pose des meilleurs talents. C’est dire que dans la période, on s’est plus occu­pés de nos col­la­bo­ra­teurs que de nos clients. Com­pli­qué mais inté­res­sant. Mais très juste car essen­tiel : le plus impor­tant c’est la san­té et le moral des gens.

Quelle sont vos ambi­tions pour Saguez & Part­ners ?
O.S. Voi­là com­ment nous voyons le futur : on ne revien­dra pas com­plè­te­ment au monde d’avant. On a pris l’habitude de tra­vailler de façon plus col­lec­tive et plus agile. On est dans un monde plus res­pon­sable : on pense davan­tage aux autres, à son vil­lage, à sa pla­nète. On sur­con­somme moins et cette ten­dance devrait per­du­rer, compte tenu de la lon­gueur et de l’intensité de la crise sani­taire. Ceux qui ne s’occupaient pas de leurs enfants s’en occupent. Ceux qui ne souf­flaient pas soufflent. Il y a eu un chan­ge­ment de civi­li­sa­tion, on ne vivra plus d’une façon aus­si folle qu’avant. La course à la consom­ma­tion effré­née va se ralen­tir. Et cela va se res­sen­tir dans tous les métiers : la san­té et l’écologie vont être des axes majeurs. Cette période a aus­si été une prise conscience géné­rale et l’on va de plus en plus se deman­der si l’on a vrai­ment besoin de telle ou telle chose avant de l’acquérir. Je m’attends donc à un monde dif­fé­rent, davan­tage res­pon­sable et ça nous va bien. De ce fait, je pense qu’il n’y aura plus de pro­jets « vides » : des pro­duits ou des marques qui n’ont pas une res­pon­sa­bi­li­té avé­rée. C’est une grande évo­lu­tion. Et puis, on fait un métier de conseil et de mise en œuvre de conseil. Pour cela, il faut être dans la véri­té et donc être indé­pen­dant. Indé­pen­dance d’esprit mais aus­si finan­cière : une règle pour le futur.
T.S. Il y a eu de beaux élans de soli­da­ri­té et un grand esprit d’équipe pen­dant cette crise sani­taire. De l’extérieur, on a par­fois la faci­li­té de résu­mer Saguez à Oli­vier alors qu’il y a des équipes très talen­tueuses et des asso­ciés qui sont là depuis le début. On veut désor­mais mettre en avant les part­ners – une quin­zaine de per­sonnes –, qui sont asso­ciés ou non, et qui ont de grandes res­pon­sa­bi­li­tés. Nous vou­lons aus­si mettre en avant nos col­la­bo­ra­teurs. Pour le futur, on doit faire face à de grandes dis­pa­ri­tés de réa­li­tés de mar­ché : retail, hôtel­le­rie res­tau­ra­tion en baisse et d’autres sec­teurs qui marchent très fort comme le tertiaire. 

Com­ment se passent les choses entre père et fils ?
O.S. D’abord, dans le tra­vail, Thi­bault n’est pas mon fils. Et je suis avec lui encore plus rigou­reux qu’avec mes asso­ciés. Ensuite, j’ai d’autres fils, spi­ri­tuels, à l’agence. Car pour moi, une filia­tion c’est aus­si la trans­mis­sion du savoir, ce n’est pas seule­ment géné­tique. Et mes enfants, spi­ri­tuels ou non, m’apprennent des choses désor­mais. Thi­bault ne tra­vaille pas au même endroit que moi : il est en charge de la stra­té­gie et de la créa­tion de valeur du desi­gn. Nous avons en com­mun notre vision du métier qui doit être dans l’utile, dans le sens. On est dans le tra­vail bien fait. 
T.S. Je dois vous dire que rejoindre l’agence a été un choix mûre­ment réflé­chi : je me suis beau­coup pré­pa­ré après avoir décli­né deux fois ! Après 10 ans d’expérience dans le monde du conseil, je me suis sen­ti prêt. D’ailleurs, dès le pre­mier jour, quand je me suis adres­sé à mon père, je l’ai appe­lé Oli­vier, chose que je n’avais jamais faite en 35 ans. Je veux apprendre le plus pos­sible à ses côtés, pen­dant qu’il est là – et il est encore là pour long­temps. Je l’observe tra­vailler, échan­ger avec les clients et les équipes. Je ne cherche pas à mar­cher dans ses pas, mais à prendre le meilleur de lui. L’autre point est que cette agence porte notre nom et cela revêt une dimen­sion affec­tive forte, mais éga­le­ment une res­pon­sa­bi­li­té vis-à-vis des col­la­bo­ra­teurs pour être garant des fon­da­men­taux de l’agence. C’est-à-dire être une boite à idée pour ses clients, être tour­né vers la créa­tion de valeur tant finan­cière que socié­tale et envi­ron­ne­men­tale. Ensuite, après le Saguez « glo­bal » est venu le temps des pro­jets entre­pre­neu­riaux. Ain­si nous avons créé ces der­nières années deux nou­velles filiales, Saguez Favret­to (archi­tec­ture) et Saguez & Build (bureau et retail : prise en charge l’ensemble des tra­vaux). Je suis éga­le­ment très atta­ché à l’indépendance de l’agence et j’explique à nos col­la­bo­ra­teurs et à notre col­lec­tif de part­ners qu’à la ren­ta­bi­li­té, on pré­fère la via­bi­li­té d’un modèle pour durer dans le temps. 

Com­ment per­ce­vez-vous le desi­gn fran­çais ?
O.S. C’est à la fois simple et com­pli­qué. On a dans nos gènes un sys­tème D fran­çais. On sait s’adapter à n’importe quelle situa­tion. Et on a un art de vivre et une façon de vivre typi­que­ment fran­çais. Cela se retrouve dans les créa­tions. Après, la spé­ci­fi­ci­té d’un desi­gn fran­çais est de trou­ver des idées qui peuvent s’exporter. Et cela on sait faire. La dif­fé­rence est que l’on n’a pas encore com­pris que c’est un desi­gn issu d’un col­lec­tif et non un desi­gn de signa­ture. Mais soyons simple et modeste : on est sur­tout là pour amé­lio­rer la vie quo­ti­dienne des gens. Il y a donc encore du tra­vail à faire. Cela dit, je crois beau­coup à un desi­gn euro­péen car nous avons des valeurs com­munes. Je mise beau­coup sur cela. D’ailleurs j’essaie d’être plus Euro­péen que Fran­çais car il faut des solu­tions col­lec­tives. L’Eu­rope est la zone la plus forte du monde !

Un mes­sage pour ter­mi­ner ?
T.S. Je suis un éter­nel opti­miste mais pas naïf car j’ai la lec­ture des chiffres. 2021 sera encore une année de tran­si­tion. Les années sui­vantes seront excel­lentes car l’agence a mon­tré sa rési­lience et son atta­che­ment à ses fon­da­men­taux. On veut gar­der cet acquis de trans­pa­rence et de fran­chise. Et puis, je ne peux pas encore en par­ler dans le détail, mais bien­tôt d’autres offres vont appa­raître, et notam­ment un par­te­na­riat dans le digi­tal.
O.S. Je ne réflé­chis pas en termes de mar­ché mais en centre d’intérêt des gens, des citoyens. Et s’il y a bien un sujet qui me pas­sionne, c’est la ville. Et il n’y a pas assez de desi­gners dans les villes, dans les muni­ci­pa­li­tés. Il faut tout revoir et notam­ment en matière de solu­tions col­lec­tives. La ville est mon ter­rain de jeu. Avant, une ville était conçue par des urba­nistes ou des poli­tiques, mais sans réelle réflexion sur les usages et en matière de déve­lop­pe­ment durable. Et c’est en Europe que le choses vont se faire le plus vite. 

Article pré­cé­dem­ment paru dans le Desi­gn fax 1197