Design supersonique

Agnès Ger­vais, Head of Indus­trial Desi­gn Team de Das­sault Avia­tion, nous parle de son métier et de sa vision du desi­gn dans un uni­vers for­te­ment indus­triel, nor­mé et technologique.

Agnès Ger­vais, quel est votre par­cours ?
Après deux ans de pré­pa­ra­tion lit­té­raire (hypo­khâgne et khâgne) j’ai fait ce qui me tenait à cœur, une pré­pa artis­tique pour inté­grer l’Ensci. Ce qui m’a atti­ré c’était que l’on y appre­nait autant à pen­ser qu’à faire – autre­ment dit, appré­hen­der à la fois le des­sein et le des­sin. J’ai pas­sé mon diplôme sur la thé­ma­tique de l’espace public car j’avais envie de tra­vailler dans ce domaine. Puis, j’ai pas­sé deux ans chez AREP (ndlr : agence d’architecture plu­ri­dis­ci­pli­naire, filiale de SNCF Gares & Connexions) en tra­vaillant notam­ment sur du mobi­lier urbain. Ensuite, je suis arri­vée chez Das­sault Avia­tion pour inter­ve­nir sur les avions des clients, ce qui était fina­le­ment très à l’opposé de mon idéal de l’époque ! Mais je me suis prise au jeu, suis deve­nue très atta­chée à l’entreprise… et cela fait main­te­nant 12 ans que je suis chez Dassault.

En quoi consiste le desi­gn chez Das­sault Avia­tion ?
Il faut savoir que quand je suis arri­vée chez Das­sault Avia­tion, il n’y avait pas de desi­gn de pro­duit. On cus­to­mi­sait une cabine qui n’avait pas été conçue par des desi­gners. Je n’ai donc eu de cesse de pous­ser le desi­gn dans cette grande entre­prise d’ingénieurs aéro­nau­tique. J’ai beau­coup appris et ai mis de côté mes idées toutes faites sur l’industrie, et notam­ment sur une indus­trie comme celle des jets d’affaires qui se des­tine à une classe riche. Car Das­sault Avia­tion c’est aus­si une famille de pas­sion­nés qui mettent le bien de l’entreprise avant tout. Le rôle de desi­gner inté­gré consiste à chal­len­ger en per­ma­nence pour aller tou­jours plus loin dans la modu­la­ri­té et les usages. Ain­si, nous avons com­men­cé à prendre notre vraie dimen­sion en étant inté­grés au pro­gramme Fal­con 5X, en démar­rant par les cou­leurs et matières, puis en inter­ve­nant sur des bouts d’intérieur, et de fil en aiguille, exemples après exemples, j’ai pu faire admettre que le desi­gn n’était pas le fait de « mecs à couettes » – c’est-à-dire d’artistes décon­nec­tés de la réa­li­té ! En résu­mé, le desi­gn chez Das­sault Avia­tion a démar­ré par l’intervention sur des avions clients, puis la mise en place d’un véri­table sho­wroom avec un scé­na­rio d’usage, puis un tra­vail constant sur la modu­la­ri­té et la ratio­na­li­sa­tion du pro­duit et, au final, j’ai créé mon poste de desi­gner indus­triel avec une équipe de trois desi­gners internes et des pres­ta­taires exté­rieurs en sup­port. La ten­dance est d’aller de plus en plus sur des équipes équipe mixte ingé­nieurs-desi­gners pour des mou­ve­ments fluides entre desi­gn et R&D. 

Quelle sont vos moyens, votre équipe ?
On tra­vaille sur 3DEXPERIENCE (ndlr : un logi­ciel déve­lop­pé par Das­sault Sys­tèmes) mais éga­le­ment sur d’autres logi­ciels comme 3ds Max, Pho­to­shop, etc. Sur le Fal­con 10X on a été inté­grés sur un pla­teau qui com­pre­nait les ingé­nieurs (stress, sys­tèmes, cer­ti­fi­ca­tion, etc.), les desi­gners, la qua­li­té per­çue et les indus­triels. Grâce à cette trans­ver­sa­li­té, on peut défi­nir une spé­ci­fi­ca­tion avec des scé­na­rios d’usage avec des 3D que l’on trans­met au fur et à mesure. Ce qui est inté­res­sant est que l’on tra­vaille main dans la main avec l’équipe d’ingénieurs en charge de l’architecture qui joue à la fois un rôle de filtre et d’intégrateur. Nous sommes consul­tés au quo­ti­dien pour adap­ter ou opti­mi­ser le desi­gn. C’est une ité­ra­tion constante. Nous sommes désor­mais inté­grés à tous les pro­grammes et pour la pre­mière fois sur le 10X nous avons tou­ché à l’extérieur de l’avion (ndlr : la sor­tie du Fal­con 10X est pré­vue en 2025). Cet avion est très modu­lable et modu­laire et on pour­ra le remettre à jour sur sa durée de vie (ndlr : 20 à 30 ans en moyenne pour ce type de pro­duit) de façon beau­coup plus flexible qu’avant. Et je suis fière de dire que le desi­gn a contri­bué à cette flexi­bi­li­té ! Quant à mon équipe, elle monte en puis­sance et j’ai bon espoir qu’elle s’élargisse rapi­de­ment car nous avons créé de la demande et l’intérêt du desi­gn est de mieux en mieux compris. 

Y‑a-t-il une « French touch  » en matière de desi­gn aéro­nau­tique ?
Oui très clai­re­ment et on l’a vou­lu comme cela. Nous sommes dif­fé­rents de nos deux gros concur­rents (ndlr : le Cana­dien Bom­bar­dier et l’Américain Gulf­stream) et les clients le savent. Ils viennent chez Das­sault pour l’élégance, l’optimisation tech­no­lo­gique et aus­si pour tout ce tra­vail du détail et ce savoir-faire de la matière (crafts­man­ship). On est atten­dus sur ces points et on est au ren­dez-vous. C’est un peu le même esprit que dans le luxe : les Fal­con sont raf­fi­nés (inté­rieur et exté­rieur), plu­tôt time­less et très agiles : moins de fuel à dis­tance com­pa­rable et espace inté­rieur intel­li­gem­ment et fine­ment conçu, en par­ti­cu­lier dans le détail. Et si les clients passent d’une marque à l’autre en fonc­tion des offres, avec le 10X on va récu­pé­rer des clients qui ne trou­vaient pas assez gros chez nous mais éga­le­ment de nou­veaux clients atti­rés par l’art de vivre à la fran­çaise. Ain­si, je rap­pelle que Das­sault pos­sède la mai­son de vente Art­cu­rial et que l’on a ima­gi­né, par exemple, mettre des tableaux dans les avions et que l’on offre du Châ­teau Das­sault à nos clients à la livrai­son. De façon géné­rale, la French touch en matière de desi­gn consiste aus­si, en remon­tant par la R&D, à tou­cher des pro­blé­ma­tiques stra­té­giques, notam­ment en matière de déve­lop­pe­ment durable mais aus­si sur des pro­blé­ma­tiques d’usage liées aux nou­velles tech­no­lo­gies ou au pro­grès du numé­rique. Le desi­gn trans­port évo­lue com­plè­te­ment et l’approche French touch en matière de desi­gn est intéressante.

Un mes­sage pour ter­mi­ner ?
Je tra­vaille pour des super riches mais Das­sault Avia­tion est une entre­prise à l’esprit très fami­lial avec un grand res­pect de la vie pri­vée. Nous sommes petits par rap­port à nos concur­rents mais avec des résul­tats inté­res­sants et un esprit d’équipe très atta­chant. Et puis, il y a un savoir-faire extra­or­di­naire sur de vraies pro­blé­ma­tiques telles que l’écologie ou l’environnement. Je ne suis pas dans l’espace public, mais un desi­gner a toute sa place dans un espace pri­vé tel que l’aéronautique s’il veut indi­rec­te­ment œuvrer pour le bien col­lec­tif. Ain­si, le 10X va être 100 % com­pa­tible fuel renou­ve­lable. Et puis, il faut des desi­gners par­tout. En tant que desi­gners on peut être dans des indus­tries très dif­fé­rentes et pour­tant appor­ter sa pierre à l’édifice via la recherche de solu­tions éthiques ou ayant impact envi­ron­ne­men­tal posi­tif. Je veux aus­si sou­li­gner que l’on n’entend pas for­cé­ment beau­coup les desi­gners inté­grés, en par­ti­cu­lier dans l’industrie. Ain­si, lorsque je sou­haite recru­ter, je reçois tou­jours les mêmes pro­fils – des desi­gners trans­port mas­cu­lins. On a besoin de toutes les éner­gies et j’invite tous les desi­gners, et notam­ment les femmes, à nous rejoindre, quels que soient leurs pro­fils. Il ne faut pas avoir peur de l’industrie, c’est un monde passionnant ! 

Article pré­cé­dem­ment paru dans le Desi­gn fax 1198