Auto design

Marc Pinel, Expe­rience Vision Desi­gn Direc­tor chez Groupe Renault, nous parle de son métier et de ses enjeux.

Marc Pinel, quel est votre par­cours ?
Je suis sor­ti de l’École des Arts Déco­ra­tifs en 1995 avec un diplôme en desi­gn indus­triel auquel s’ajoutait une spé­cia­li­sa­tion post-diplôme en outils infor­ma­tiques. Je suis entré comme sta­giaire chez Renault pour faire de la 3D car en 1995 il y avait peu de socié­tés avec une exper­tise en la matière et Renault était assez pré­cur­seur dans le domaine. Ce stage s’est sui­vi d’une embauche et il m’a été deman­dé de tra­vailler à la construc­tion d’outils 3D d’aide à la créa­tion et d’aide à la déci­sion per­met­tant de visua­li­ser des pro­po­si­tions en 3D le plus en amont pos­sible des pro­jets. Tout était à inven­ter car la 3D n’était évi­dem­ment pas au niveau d’aujourd’hui. En 2001, j’ai rejoint une petite équipe de gra­phistes chez Cou­leurs et Matières pour déve­lop­per l’IHM – l’interface homme-machine – ce qui ne m’était pas étran­ger du fait de mon job pré­cé­dent. Le but était de tra­vailler sur les IHM dans les habi­tacles. Cette acti­vi­té était au départ prin­ci­pa­le­ment lea­dée par l’ingénierie et l’ergonomie et j’ai vou­lu appor­ter de l’émotion et de la mise en scène et non pro­po­ser une suc­ces­sion d’écrans. Mon pre­mier pro­jet était l’adaptation à l’identité Renault d’un sys­tème de navi­ga­tion Nis­san qui a été lan­cé sous le nom de Car­mi­nat. Du coup, l’activité HIM reliée au pôle desi­gn inté­rieur a pris de l’ampleur avec des incur­sions dans les concept cars. En 2009, j’ai pris la res­pon­sa­bi­li­té de l’IHM et me suis sépa­ré des gra­phistes tra­di­tion­nels pour mieux spé­ci­fier l’équipe IHM. J’ai vou­lu aus­si créer une acti­vi­té d’interface phy­sique car il y avait une sépa­ra­tion entre les com­mandes phy­siques et digi­tales. Cela a don­né nais­sance au stu­dio i‑DESIGN LAB. En 2010, j’ai mis en place des pla­teaux agiles avec des équipes auto­nomes pour tra­vailler de façon trans­ver­sale et cas­ser les silos. En 2017, j’ai pu créer une Direc­tion à part entière avec l’accord de Lau­rens van den Acker (ndlr : Direc­teur du Desi­gn du Groupe Renault), la Direc­tion UX-UI, avec deux stu­dios sépa­rés, l’un pour l’intelligence et l’organisation (UX) et l’autre pour les aspects iden­ti­taires et de cohé­rence gra­phique glo­bale (UX). Depuis la fin de l’année, j’ai lan­cé une nou­velle acti­vi­té Vision, rat­ta­chée à la Direc­tion Expé­rience, pour tra­vailler très en amont (+7 à +10 ans) sur les pro­jets afin de pou­voir visua­li­ser les dif­fé­rentes pistes pos­sibles sans blo­cage tech­no­lo­gique et sans vues de prin­cipe. En effet, quand l’on fait des maquettes phy­siques très tôt avec les co-créa­teurs et les déci­deurs, on évite des dis­cus­sions sans fin et on peut se mettre d’accord très faci­le­ment : on va vrai­ment en pro­fon­deur avec un pro­duit beau­coup plus mature. Ici, on ne vise pas for­cé­ment un gain de temps mais d’aller le plus loin pos­sible, sachant que l’on a des pro­duits de plus en plus com­plexes pour les­quels les temps de déve­lop­pe­ment n’ont pas bou­gé (ndlr : quatre ans).

En quoi consiste votre métier ?
Avant, on décou­vrait 18 mois avant lan­ce­ment le pro­duit final. Aujourd’hui, on a un pro­duit beau­coup plus abou­ti, grâce au digi­tal et aux nou­veaux métiers que j’ai fait entrer au Desi­gn avec l’embauche de 25 nou­veaux desi­gners dans des pra­tiques qui n’existaient pas chez Renault – motion desi­gners qui venaient des jeux vidéo, sound desi­gners, déve­lop­peurs habi­tués aux inter­faces agiles et au maquet­tage rapide, etc.  L’équipe UX-UI com­prend une quin­zaine de desi­gners avec deux chefs de pro­jet et deux chefs de stu­dio. Depuis sep­tembre 2020, comme je vous l’ai dit, je m’occupe de l’activité Vision avec six desi­gners qui me sont direc­te­ment rat­ta­chés. Notre objec­tif est de pou­voir bien anti­ci­per les demandes des marques, sachant que Luca de Meo (ndlr : le CEO du Groupe Renault) a vou­lu les ren­for­cer avec pour cha­cune une Direc­tion du Desi­gn. On a donc mul­ti­plié nos clients par quatre et je dis­pose donc d’un pilote par marque dans mon équipe afin que chaque marque puisse avoir un inter­lo­cu­teur dédié Vision à même d’in­té­grer leurs besoins et contraintes spécifiques. 

Com­ment vous situez-vous par rap­port aux autres construc­teurs ?
Nous sommes très per­for­mants pour ce qui touche aux aspects de l’attractivité et de l’interactivité. Ain­si, avec Clio 5 et Cap­tur 2 nous dis­po­sons de pro­po­si­tions beau­coup plus matures que la concur­rence et on est donc bien pla­cés. Après, on doit lut­ter contre les images de marques. Mer­cedes, par exemple, a une force de frappe impor­tante mais lorsque que l’on regarde les scores en matière de satis­fac­tion client, Renault monte tout en bais­sant sur les défauts consta­tés. Le pro­blème de cer­tains construc­teurs est de vou­loir en mettre beau­coup, en oubliant par­fois que le client conduit et doit res­ter concen­tré ! On en est à notre qua­trième géné­ra­tion de pro­duit depuis 2012 et on a chaque fois une pro­po­si­tion de plus en plus mature – aujourd’hui avec Easy Link et bien­tôt avec son rem­pla­çant qui sor­ti­ra en 2021. 

Quelles sont les grandes ten­dances en matière de desi­gn auto­mo­bile ?
L’arrivée de l’écran a été une révo­lu­tion. J’ai ten­dance à dire que quand on a connec­té la voi­ture au smart­phone, on a ouvert une porte sur le monde exté­rieur. On s’éloigne de plus en plus du cock­pit spor­tif tra­di­tion­nel, notam­ment avec des nou­veaux acteurs comme Tes­la. Il y a une nette ten­dance à l’épuration à la sim­pli­fi­ca­tion visuelle, pour se rap­pro­cher des inté­rieurs de la mai­son. Avec l’arrivée de l’IA et des algo­rithmes intel­li­gents, ou du moins du contex­tuel intel­li­gent, les sys­tèmes s’adaptent de mieux en mieux aux habi­tudes et sou­haits du client. Ain­si, nous avons mis un écran ver­ti­cal dans l’habitacle pour mieux col­ler aux habi­tudes de navi­ga­tion du client, contrai­re­ment aux concur­rents – mis à part Tes­la et Vol­vo – qui sont sur des écrans larges et peu hauts, pour des rai­sons pure­ment éco­no­miques, car cela per­met de ne pas « cas­ser » une archi­tec­ture de tableau de bord. Pour nous, l’écran ver­ti­cal est le meilleur com­pro­mis entre ergo­no­mie et vision. Un exemple concret : quand on est sur Spo­ti­fy, c’est inté­res­sant d’avoir moins de scrol­ling dans une page. Mais pour cela, il a fal­lu dépla­cer aéra­teurs et tra­verses, ce qui repré­sente un coût non négligeable.

Y‑a-t-il une French touch dans votre domaine ?
Oui avec l’écran ver­ti­cal ou pour avoir été un l’un des pre­miers a être pas­sé à l’écran tac­tile, contrai­re­ment à un dogme bien éta­bli à l’époque (2007). Il est vrai que la sor­tie de l’iPhone, à la même date (ce qui était un hasard total), puis en 2010 celle de l’iPad, nous ont bien aidés ! L’écran tac­tile est beau­coup plus adap­té au besoin qu’une com­mande phy­sique. De façon géné­rale, je pense que les Fran­çais mettent un plus de fan­tai­sie et de scé­na­ri­sa­tion dans les écrans. On a davan­tage de faci­li­té pour cela que nos col­lègues alle­mands qui sont eux très dans la rigueur et la pré­ci­sion. Nous sommes plus à l’aise dans l’expression d’une émo­tion, qui, je crois, est l’une des carac­té­ris­tiques de l’approche fran­çaise. Disons que l’on ne com­mu­nique pas sur la puis­sance et la per­for­mance mais sur l’émotion et la mise en scène.

Un mes­sage pour ter­mi­ner ?
Dans l’univers de l’automobile mon métier est pas­sion­nant. Pour la pre­mière fois, nous devons nous ali­gner avec des géants comme Google ou Apple et cela tire nos façons de faire. Cela ne fait pas rêver tout le monde de tra­vailler dans l’automobile, mais il faut savoir que nous avons beau­coup de liber­té et un grand choix d’explorations avec des pistes desi­gn pas­sion­nantes. Les sta­giaires ou les jeunes desi­gners qui nous rejoignent sont très sur­pris de l’espace de créa­ti­vi­té, plus impor­tant sans doute que lorsque l’on conçoit un site web ou une « simple » appli. Pour moi, le web ou l’appli cela cor­res­pond un peu à ce qu’était le packa­ging dans les années 1990 !

Article pré­cé­dem­ment paru dans le Desi­gn fax 1199