L’Institut Français du Design

Anne-Marie Sargueil, présidente de l’Institut Français du Design (IFD), nous parle de son institution, des Janus ainsi que de sa vision du design.

Anne-Marie Sargueil comment allez-vous et comment se porte l’IFD ?
Bien, en dépit des circonstances parfois dramatiques que beaucoup d’entre nous avons vécues. Je dors peu et je sais surtout pourquoi je me lève le matin. Ce que je fais est passionnant avec cet équilibre permanent à trouver entre intérêt général et services aux partenaires qui nous financent et nous font confiance. Le modèle de l’IFD est en quelque sorte inversé par rapport aux schémas traditionnels : nos clients (le jury) viennent bénévolement et nos partenaires (les entreprises) nous soutiennent financièrement. Je tiens à rappeler que nous ne touchons pas de subventions – je n’en demande d’ailleurs pas. De toute façon, comme nous avons beaucoup d’entreprises d’une certaine taille parmi les bénéficiaires du Janus, cela fait que les subventions ne nous sont pas spécifiquement destinées. Ceci étant dit, l’Institut existe depuis 1951 avec une vision d’arbitrage commun pour tous les labels du Janus – les 5 E – qui font référence aux lois de Jacques Viénot (ndlr : le fondateur de l’IFD, voir en fin d’interview) : la dimension économique ; la dimension ergonomique (IHM) ; la dimension esthétique, qui va bien entendu au-delà du joli – ce n’est pas pour rien que les Anglais parlent d’agréabilité  ; la dimension éthique, qui inclut la composante environnementale ; et enfin, la dimension émotionnelle – synthèse de tous les critères. Je voudrais aussi parler des différents labels du Janus  : quand je suis arrivée à l’Institut en 1984, la première chose que j’ai faite est d’écouter les professionnels. Ils ont voulu un nouveau nom (ndlr : l’Institut Français du Design s’appelait à l’origine l’Institut d’Esthétique Industrielle). Après, il n’y a pas que le produit, il y aussi les gens, et c’est pour cela que nous avons créé tous ces Janus : de la Santé, de la Cité, du Commerce, de l’Étudiant et ainsi de suite.

Un évènement est en préparation, semble-t-il ?
Cette année les Janus ont 70 ans. Mais je ne veux pas fêter ces 70 ans, et pourtant je ne veux pas passer à côté d’un tel anniversaire. Alors, nous allons parler de la huitième décennie et surtout célébrer la mémoire de Jacques Viénot en opérant une synthèse entre 1951 jusqu’à 2030. Et comme pour raconter une histoire il faut se rapprocher de designers qui savent raconter des histoires, je suis allée rencontrer des designers tels Frédéric Messian ou François Hannebicque et avons convenu d’un lieu extraordinaire – que je ne peux dévoiler pour l’instant – pour célébrer cette synthèse qui aura lieu durant la Paris Design Week. À ce propos, je lance un appel à tous les designers pour qu’ils me disent ce qui a marqué leur vie et influencé leur pratique pour que nous en parlions à ce moment-là. Je pense à une fresque portée par les images, les écrits des designers ainsi que les faits socio-culturels majeurs qui ont couvert ou couvriront cette période 1951–2030. 

Pourquoi autant d’instances représentatives du design en France ?
Alain Carré m’a dit un jour que nos métiers étant très ouverts, il fallait alors faire venir des acteurs qui n’étaient pas issus du seul design industriel : branding, packaging, etc. Mais cette réunion a donné lieu à quelques heurts et a finalement marqué la naissance de l’ADC qui a regroupé les grosses agences. J’ai voulu rassembler, mais cela ne s’est pas passé tout à fait comme prévu. Cela dit, une pluralité d’instances représentatives n’est pas une si mauvaise chose. Je pense qu’il faut davantage de forces centripètes et non centrifuges – autrement dit s’ouvrir à l’extérieur et non se renfermer. Mais les vraies divisions sont plutôt venues des pouvoirs publics : ainsi, le design vu par la Culture favorise un design d’auteur. Et quand le design est géré par le ministère de l’Industrie, les designers sont souvent considérés comme une espèce à part. Pour ce qui nous concerne spécifiquement, nous avons longtemps été opposés à l’APCI, et réciproquement. Mais aujourd’hui, je dois dire que les choses ont changé. Nous travaillons en bonne intelligence.

Votre vision du design français ?
Nous ce que nous voyons sont surtout des gens qui font du design. Ce sont eux qui viennent nous voir. Et on ne voit que des gens fiers et heureux, sinon ils ne viendraient pas postuler pour un Janus. Ce qui me frappe aujourd’hui est que le designer est très impliqué dans le bénéfice économique de son client et que ce même client parle de plaisir et de séduction. Il y a presque un échange des rôles. Finalement, on pourrait représenter le design comme un couple formé par le designer (externe ou intégré) et l’industriel. C’est ce que j’appelle la vraie intelligence collective du design, celle qui veut qu’il n’y ait pas de solutions non valides sur le plan économique et pas de modèles économiques qui ne soient séduisants. Autre évolution notable : on parle beaucoup de co-design. Dans cet esprit, je trouve, par exemple, très intéressant ce qu’a fait la société Cobrane qui a observé que dans les usines il fallait une caisse à outils pour transporter du matériel. Ils ont conçu un véhicule électrique à trois roues destiné à la mobilité des techniciens de maintenance et au transport de leur outillage. Puis ils sont allés voir l’agence de design Blanc Tailleur. Le tandem a rencontré Facom qui a acheté le concept, le fabrique et le distribue aujourd’hui. Voilà ce qui est pour moi une belle illustration de l’intelligence collective : travailler ensemble à une question qui n’a pas été posée mais qui pourtant répond à un besoin. Dans le même esprit de co-construction, je pense à l’initiative des frigos solidaires qui a reçu le Janus du Design civique. Ces frigos, placés devant divers établissements – commerces, restaurants, associations – sont remplis par les commerçants et habitants et mis à la disposition des plus démunis. Ou encore, la démarche de Merci Raymond qui consiste à végétaliser les espaces urbains avec un impact humain, économique et écologique, et à qui nous avons attribué le Janus  de la Cité. Enfin, je voudrais indiquer également que les start-up s’inscrivent de plus en plus aux Janus, à l’image d’Eraole qui a conçu un avion à traction électrique multi-hybride, alimenté par des énergies renouvelables et qui a reçu un Janus de la Prospective. En bref, ma vision du design français transparaît au travers celle des Janus : il doit être bon pour tout le monde – pour l’IFD, pour le designer, pour les entreprises et pour le bien commun. 

Un message pour terminer ?
À l’IFD on est dans le temps long et pour l’intelligence collective. Dès le départ, je me suis rapprochée d’un design qui veut s’intéresser à la vie des gens. Le design est bon pour la société, c’est une évidence. Autrement dit, le design est bon pour le futur. Et puis, il faut préparer les designers de demain à être les prochains responsables politiques de terrain. Dans ces conditions, qui pourrait ne pas aimer le design ?

Article précédemment paru dans le Design fax 1201