Le design incubateur du futur

Le sym­pa­thique pré­sident fon­da­teur de Paris-Venise, Sté­phane Ricoud, délivre ses réflexions sur la place du desi­gn, aux lec­teurs d’Ad­mi­rable Design.

Une vision, de la part d’un acteur majeur de la pro­fes­sion, cela s’écoute.

Sté­phane, vous avez la parole…

Natu­rel­le­ment, on peut se deman­der s “il n “y a pas une cer­taine pré­ten­tion à dire que le desi­gn éclaire le futur… Pour­tant on peut reprendre l “expres­sion au sens lit­té­ral du terme, parce qu’en effet, le desi­gn met au grand jour, rend visuel­le­ment per­cep­tible (incarne) des ten­dances socio­lo­giques mou­vantes mais non for­ma­li­sées (phy­si­que­ment non exprimées)
et renou­velle ou crée des codes qui modi­fient petit à petit notre envi­ron­ne­ment et rétros­pec­ti­ve­ment laisse ses empreintes. 

Dans notre domaine d “exper­tise qu’est le desi­gn gra­phique, les signes témoignent ain­si de mou­vances en plein épanouissement. 

Le décloisonnement.

Notre per­cep­tion de l “espace a changé.

La mon­dia­li­sa­tion et l “accé­lé­ra­tion des flux a fait rétré­cir la pla­nète. Mais les dis­tances même géné­ra­tion­nelles s’a­me­nuisent. On par­tage plus avec nos enfants car le pou­voir, l “auto­ri­té, ne sont plus des valeurs aspirationnelles.

Par ailleurs, la vie semble moins com­par­ti­men­tée : on tra­vaille chez soi, on aime faire plu­sieurs choses à la fois (essor des pro­duits mul­ti-fonc­tions), dans l “habi­tat, les pièces ne sont plus mono ‑fonc­tion­nelles ni réser­vées à un seul membre de la famille.
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Les iden­ti­tés visuelles des marques revêtent cette mouvance. 
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Elles s’af­fran­chissent du mono-dis­cours indus­triel et sta­tu­taire pour embrayer sur une rela­tion  » one to one « . En gra­phisme, on est pas­sé petit à petit de l “âge de la pierre (l’i­den­ti­té comme pié­des­tal) à l “âge du  » vivant « .

Hier la marque était une ins­ti­tu­tion, aujourd’­hui elle est un individu.

L “expres­sion visuelle est désor­mais le bat­te­ment de cœur de la marque. Les signes ont bri­sé les chaines pour prendre leur envol et se char­ger en émotion.
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Et cette ten­dance en amène une autre. Si les signes d “aujourd’­hui rap­prochent, c “est qu “ils dévoilent aus­si une apti­tude à embrayer sur une rela­tion de plus en plus phy­sique et sen­suelle avec l “envi­ron­ne­ment.
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La dimen­sion physique…

Puis­qu’il n “y a plus de cloi­sons, la dimen­sion phy­sique prend de l “ampleur.
D “autant plus que les peurs ali­men­taires, envi­ron­ne­men­tales, le ter­ro­risme ren­voient à des besoins de pro­tec­tion, à la volon­té de vivre à 100 % le moment pré­sent donc un besoin de sen­sa­tions immédiates.

En typo, le retour du manus­crit et la pré­pon­dé­rance des minus­cules confèrent aux signes une dimen­sion humaine. Les typos prennent éga­le­ment du relief, revêtent une tex­ture ou gagnent en lumi­no­si­té. C’est ain­si que la lec­ture men­tale (de gauche à droite) fait place à une lec­ture phy­sique, une lec­ture en pro­fon­deur, une lec­ture sensorielle.

Idem sur le plan iconographique…

Dans la créa­tion packa­ging, on est pas­sé de l “illus­tra­tif, une inter­pré­ta­tion du réel qui demande un effort men­tal, à la pho­to­gra­phie, subli­ma­tion du réel, qui pro­cure une expé­rience phy­sique immédiate.

Le pack gagne en pré­sence, il devient un être vivant.

C’est ce qui nous a ame­né à mettre en scène des visuels de per­sonnes sur les packa­gings, démarche rup­tu­riste il y a six ans, mais plé­bis­ci­tée aujourd’­hui parce que l’hu­main est la dimen­sion aspi­ra­tion­nelle du moment. Dans notre métier, les fron­tières entre l’i­mage et l’ob­jet sont de plus en plus poreuses, la réunion des deux per­met­tant l’ex­pé­rience émo­tion­nelle recherchée.
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L’im­mé­dia­te­té ?

Aujourd’­hui une table est un pla­teau avec quatre pieds. Les portes sont lisses, sans fio­ri­tures. Bref on va à l’es­sen­tiel en évi­tant les détours. Il est cer­tain que le net et la télé­pho­nie nou­velle géné­ra­tion ont fait de l’im­mé­dia­te­té une norme éta­blie. Aujourd’­hui on veut de la trans­pa­rence pour accé­der direc­te­ment au pro­duit – et ain­si réduire les dis­tances entre désir et assou­vis­se­ment. Le recours aux éti­quettes trans­lu­cides, à la séri­gra­phie (eaux miné­rales col­lec­tor), l’at­trait pour la pho­to macro (qui met le pro­duit en bouche) ou encore le déve­lop­pe­ment des packs mul­ti-fonc­tions (Nutel­la+ bis­cuits+ thé) incarnent for­te­ment cette réalité.

La domes­ti­ca­tion et le noma­disme technologique

La tech­no­lo­gie au bureau puis à la mai­son puis dans ma poche, elle est désor­mais aus­si proche, indis­pen­sable et renou­ve­lable qu “un vête­ment. L’high tech a une cou­leur. Le métal bros­sé. Plus neutre et plus lumi­neux que le noir, ce ton s “intègre par­fai­te­ment dans l “uni­vers de la mai­son, charme notre ego (métal semi-pré­cieux ?), et marque impli­ci­te­ment notre appar­te­nance au 3ème mil­lé­naire. Typo et packs prennent cette tan­gente dès qu’il s’a­git d’ex­pri­mer un concept d’a­vant-garde ou une tech­no­lo­gie de pointe.

Créer pour demain c’est mettre en formes, en cou­leurs et en images, de nou­velles attitudes. 

A suivre…”