Design & tendances. Illusion ?

On a beau être un jeune desi­gner ayant bour­lin­gué son desi­gn en Espagne après de brillantes études à Strate Col­lege, puis de retour en France, grande terre du desi­gn, on est en droit de se poser des questions.

Du genre le desi­gn créa­teur de temps ? Créa­teur de ten­dances ou consé­quences des tics de notre époque ? Admi­rable Desi­gn ouvre ses colonnes à Tho­mas Crauk, pra­ti­cien et… phi­lo­sophe en herbe du design.

A lire…

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Temps du design ou design du temps ? 

Je conserve dans mon armoire une paire de chaus­sures abso­lu­ment neuves depuis le col­lège. Des chaus­sures de sport qui on mar­qué ma génération.

Je sais que chaque année qui passe la valeur de mes chaus­sures ne cesse d” aug­men­ter. La mémoire ou la nos­tal­gie, appe­lons la comme on veut , à un prix. Prix du cœur ou prix en euros, à moi de déci­der de ce que j” en ferais.

Ah le col­lège.… quelle époque ! je n “ai que 26 ans mais cela me paraît bien loin main­te­nant. Ces chaus­sures étaient de leur temps, cou­leurs fla­shies, matières inno­vantes et desi­gn futu­riste. Avant-gar­distes étaient les desi­gners de cette paire de pompes alors ? peut être. La ques­tion reste de savoir si elles ont tra­duit le goût de leur époque, ou si elles ont créé le goût de leur époque.

Le temps du design…

Le desi­gn est il donc une concep­tua­li­sa­tion de son époque ou la concep­tua­li­sa­tion dans son époque ? Crée-t-on de l époque ou crée-t-on dans l’é­poque ? Le temps reste de toute manière une créa­tion de l’homme , une consé­quence de sa capa­ci­té a obser­ver qu’il vit et qu’il y a une fin a chaque être vivant. La fin d’une vie créant la mémoire pour les autres, les époques se suivent ins­pi­rées du pas­sé, regar­dant vers le futur, et tout ça tient dans ma boîte à chaussures…

Géné­ra­tions moder­ni­sées après géné­ra­tions moder­ni­santes, le desi­gn fête son siècle si l’on en croît l’his­toire, et cela prouve à la fois sa péren­ni­té et sa grande jeu­nesse dans l “his­toire de l’Homme. Il est une illus­tra­tion du siècle der­nier et du notre, même si nous avons tou­jours créé des objets dans le pas­sé. La dif­fé­rence est que le mode de fabri­ca­tion indus­trielle est la cause de cette grande révo­lu­tion qui vise au déve­lop­pe­ment à grande échelle. Une concep­tion nou­velle et moderne de la socié­té se met en place et ne cesse de pro­gres­ser. Le pro­grès.… voi­là un mot clé de notre mode de vie occidental(l’Occident en étant la source, il don­ne­ra son nom à toute forme de modernité…quel hon­neur !). Le pro­grès est aujourd’­hui le syno­nyme et la com­plé­men­ta­ri­té du déve­lop­pe­ment mais en 2007 il existe encore des tri­bus qui cours à poil dans la forêt ama­zo­nienne. Il y a donc une socié­té moderne basée sur le déve­lop­pe­ment en coha­bi­ta­tion avec un monde natu­rel basé sur l’é­qui­libre et des petits hommes tout nus qui vivent dans la tra­di­tion stable et sur un rap­port donnant/donnant avec la nature. Nous nous par­lons de der­nière tendance…
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Desi­gn et jeu de cartes

Puisque le mot favo­ri que notre époque a créé est « Ten­dance », uti­li­sons ce mot à bon escient et posons nous la ques­tion sui­vante : vers quoi tend le pro­grès ? pro­grès tech­nique, pro­grès social, ou illu­sion du pro­grès comme dit si bien Hubert Reeves lors­qu’il explique qu’il est illu­soire de croire que nous allons de plus en plus vite avec des F1 qui tournent en rond sur un circuit…

Pro­grès d’un cercle vicieux, nous ne sommes pas des illu­sion­nistes qui mélan­geons les codes sociaux comme des cartes d” un jeu qui reste le même. Nous ouvrons les esprits en consi­dé­rant le dos des cartes comme une sur­face poten­tielle de progrès.

Soyons des cercles ver­tueux et pre­nons la ten­dance comme son modèle mathé­ma­tique, en décri­vant une courbe qui vise un point sans jamais l” atteindre.

La ten­dance n’est pas un phé­no­mène sai­son­nier comme la pousse des fruits, et le rétré­cis­se­ment symp­to­ma­tique des maillots de bain sur les plages d’é­té, La Ten­dance est la source même du desi­gn. La Ten­dance c’est une vie entière ! Le desi­gn tend vers quelque chose quand la tra­di­tion impose un règle­ment stable. Le desi­gn est il dès lors tueur de tra­di­tion ? non il ne l” est pas si le desi­gner puise son ins­pi­ra­tion dans les racines de son métier. Les fruits de l” arbre seront juteux et sucrés si les racines sont nour­ries de leurs besoins. Même si les racines du desi­gn poussent vers le haut, et que le desi­gn trouve son sens dans la Ten­dance, la mémoire joue un rôle fon­da­men­tal dans la créa­tion de son époque. 

La mis­sion du design ?

Nous , desi­gners, créons l” ouver­ture qui amène à autre chose. Il y a une mis­sion dans ce métier. Il y a une déci­sion colos­sale dans le métier de desi­gner. Nous ne sommes pas des esthé­ti­ciens de l” embal­lage, nous nous devons d’être des phi­lo­sophes de l” objet. Car aujourd’­hui l” objet est un vec­teur social, il est la consé­quence de notre mode de vie moderne . Nous pos­sé­dons, ache­tons, ven­dons, déve­lop­pons. Il y a des consé­quences fâcheuses au déve­lop­pe­ment. Si l” on consi­dère sa socié­té uni­que­ment du point de vue de l’a­ve­nir et du pro­fit qui découle de cette logique, nous cou­rons à la rup­ture du cor­don ombi­li­cal. Nous l” avons bien vu ces der­nières années avec les désastres de la pol­lu­tion liée à l” indus­tria­li­sa­tion sans scru­pules. Créer un monde sans racines c’est faire pous­ser une forêt qui s” écrou­le­ra au pre­mier coup de vent. Il doit donc y avoir dans chaque coup de crayon de chaque desi­gner la sen­sa­tion de créer certes, mais aus­si de res­pec­ter ce pour­quoi nous sommes là. Le pro­grès par le biais du desi­gn est donc un équi­libre infime entre accep­ta­tion de l’ob­jet comme sym­bole de son temps et limite maté­rielle dont le temps œuvre par l’u­sure sur celui ci. De l’u­sure de l’ob­jet découle aujourd’­hui le cycle des géné­ra­tions. On se fait une idée pré­con­çue du vieillis­se­ment qu’il soit l” objet, le style, ou sa peau. C “est une consé­quence du pro­grès de voir le temps comme un enne­mi alors que l “on crée la rapi­di­té et donc l’im­pa­tience de res­ter jeune.
_ Nous vivons dès lors dans un monde qui s’use de plus en plus vite (de manière volon­taire ou non) et dont il est dif­fi­cile d’in­té­grer une évo­lu­tion stable selon un modèle de progression. 

J ” en reviens donc a cette idée : le desi­gn est de son temps puisque il rem­place vite ce qu’il a mis des mois à conce­voir. Comme une mère qui rem­pla­ce­rait un enfant qui ne la ferait plus vibrer ; mais le desi­gn crée aus­si son temps en ayant la force et la res­pon­sa­bi­li­té de se posi­tion­ner entre mémoire et Ten­dance afin de don­ner au monde une vision pro­gres­siste et construc­tive de l’avoir.
« Desi­gnons » le temps, ayons ce que nous créons , créons l” époque si nous consi­dé­rons notre métier comme « créa­teur d” être dans une socié­té qui a ».