Techniciens packaging et designer, chiens et chats ?

Phi­lippe Pro­vost est un spé­cia­liste des aspects tech­niques de l’emballage. Il a donc l’ha­bi­tude de rendre fai­sables les créa­tions des desi­gners… au meilleur coût et de dia­lo­guer avec les res­pon­sables de la fabri­ca­tion. Com­ment voit-il sa col­la­bo­ra­tion avec les designers ?

Quand les designers rencontreront les techniciens…

Qu’ap­portent ces ser­vices tech­niques au designer ?

Depuis de nom­breuses années les grandes socié­tés de l’a­groa­li­men­taire et de la cos­mé­tique se sont dotées de ser­vices tech­niques res­pon­sables du déve­lop­pe­ment et de la ges­tion tech­nique des embal­lages, je n’y suis d’ailleurs pas pour rien, ayant durant 18 ans ensei­gné à l’E­cole Supé­rieure des Ingé­nieurs en Embal­lage de Reims et ayant mis en place, ou fait évo­luer, de tels ser­vices dans de nom­breuses entreprises.

Qu’ap­portent ces ser­vices tech­niques au desi­gner ? Pas grand chose diront les uns, des ennuis diront les autres. Au mieux les desi­gners vont se trou­ver aidés (et même tra­his… disent-ils par­fois) lors des phases de déve­lop­pe­ment et de mise au point de l’emballage.

On peut regret­ter que les méthodes de tra­vail aient insuf­fi­sam­ment évo­lué depuis que ces ser­vices tech­niques existent. Très sché­ma­ti­que­ment le Mar­ke­ting défi­nit ses cibles, le desi­gner les inter­prète et les concré­tise, et ensuite le Packa­ging développe.

A ce tra­vail en séquence il serait beau­coup plus pro­fi­table de sub­sti­tuer un tra­vail d’équipe.

En effet les pro­duits fabri­qués en grande série sont sou­mis à des contraintes mul­tiples de fabri­ca­tion, de trans­port et de mani­pu­la­tion, qui néces­sitent une prise en compte dès les pré­mices de la conception.

Les fonc­tions deman­dées à ce petit objet, en appa­rence si simple, et qui doit res­ter peu coû­teux, sont si nom­breuses que j’ai pu en lis­ter 144 pour éta­blir un modèle déci­sion­nel de choix d’un emballage.

Si les contraintes les plus évi­dentes sont prises en compte, comme par exemple des limites dimen­sion­nelles pour pas­ser sur une ligne exis­tante, ou des carac­té­ris­tiques bar­rières qui vont géné­rer des choix tech­niques obli­ga­toires, d’autres plus sub­tils, condui­sant à des éco­no­mies impor­tantes sont oubliées.

L’op­ti­mi­sa­tion de la palet­ti­sa­tion est en par­ti­cu­lier un de ces élé­ments qu’il est plus ou moins dif­fi­cile de « rat­tra­per » ulté­rieu­re­ment, en jouant sur les caisses de regrou­pe­ment, or il faut savoir que 10 % de pro­duits en moins sur une palette, c’est 10 % de coûts de trans­port en plus, et autant de coûts internes de mani­pu­la­tion dont cer­taines de nos études montrent qu’ils sont de l’ordre de 10 à 15 € par palette.

Ce sont en géné­ral les Mar­ke­tings qui n’im­pliquent pas suf­fi­sam­ment tôt les com­pé­tences tech­niques internes dont ils dis­posent dans leur entreprise.

Une his­toire de pot…

Plu­tôt que de longues expli­ca­tions, lais­sez moi vous conter un cas vécu qui illus­tre­ra mon propos.

Les res­pon­sables mar­ke­ting d’un de mes clients sou­hai­taient déve­lop­per un nou­veau pot apte à conte­nir un demi-litre d’un pro­duit semi-liquide. Alors qu’il dis­po­sait d’un ser­vice tech­nique, il a pré­fé­ré ne le faire inter­ve­nir qu’a­près pro­po­si­tion d’une maquette par le designer.

Ce der­nier avait donc, sui­vant les consignes du Mar­ke­ting, conçu un pot de 500 cm³. Par chance les dimen­sions étaient com­pa­tibles avec celles de la ligne de condi­tion­ne­ment sur lequel devait être rem­pli le pot (c’é­tait un hasard), mais en ce qui concerne la conte­nance, il était bien sur impos­sible de mettre 500 cm³ dans un pot de même conte­nance, d’au­tant que le pro­duit étant ven­du au poids, et la den­si­té du pro­duit légè­re­ment variable, dans les cas extrêmes le volume pou­vait atteindre les 520 cm³. A cela s’a­jou­tait le fait que le rem­plis­sage se fai­sant sur une machine pas à pas, l’a­vance était sac­ca­dée, créant une vague dans le pro­duit qui ne devait en aucun cas débor­der sur les rebords du pot afin que le scel­lage de l’o­per­cule reste étanche.

Tout cela pou­vait très bien se cal­cu­ler avant de réa­li­ser le desi­gn du pot. Il a donc fal­lu le modi­fier au grand dam du res­pon­sable Mar­ke­ting qui dès lors a jugé les maquettes sui­vantes tan­tôt trop mas­sives, tan­tôt trop fluettes. Un pre­mier des­sin, avec des contraintes réa­listes auraient sans doute empor­té ses suffrages.

Plu­sieurs mois et des sommes non négli­geables ont ain­si été perdus

Le desi­gn qui va jus­qu’à la pelette…

Dans un autre cas, plus posi­tif celui là, un fabri­cant de bois­sons gazeuses avait sou­hai­té pré­pa­rer le tra­vail de son dési­gner en nous confiant le cal­cul des dia­mètres pré­fé­ren­tiels de ses bou­teilles. Il s’a­gis­sait d’é­ta­blir une péréqua­tion entre les dimen­sions des palettes, et les pré­vi­sions de vente dans cha­cun des lots ven­dus, les bou­teilles pou­vant être com­mer­cia­li­sées à l’u­ni­té, par deux, par trois ou par quatre.

Ce cal­cul préa­lable a per­mis de déter­mi­ner deux plages de dia­mètres à uti­li­ser pré­fé­ren­tiel­le­ment et de gui­der le tra­vail du Designer.
Il n’é­tait bien sur pas ques­tion d’im­po­ser ces dia­mètres. A quoi ser­vi­rait une bou­teille qui se palet­tise bien, si ses formes et ses pro­por­tions la rendent inven­dable ! Mais si en revanche elles sont accep­tables il serait bien dom­mage de ne pas les uti­li­ser. Et, à tous le moins, si Desi­gner et Mar­ke­ting renoncent à les uti­li­ser, ils le font en toute connais­sance des sur­coûts de trans­port et de manu­ten­tion qui vont être engendrés.

Mar­ke­ting + desi­gn + tech­nique = la for­mule gagnante.

Les ser­vices que je viens de citer sont à rat­ta­cher aux sou­haits d’é­vi­ter dès le départ des impos­si­bi­li­tés tech­niques ou d’op­ti­mi­ser l’emballage, mais les ser­vices tech­niques, s’ils sont per­for­mants et ouverts, peuvent aus­si appor­ter d’autres pres­ta­tions aux créa­teurs. La prin­ci­pale est l’ap­port de pos­si­bi­li­tés tech­niques nouvelles.

Le plus sou­vent, les tech­ni­ciens embal­lage ont une vue des maté­riaux et de leurs tech­niques de trans­for­ma­tion qui dépasse le domaine de pro­duit où ils exercent leur acti­vi­té. Les mar­ke­tings ont trop sou­vent l’œil rivé sur la concur­rence et au mieux sur quelques pro­duits connexes. Les tech­ni­ciens packa­ging ont (ou devraient avoir) une vue trans­ver­sale sur les maté­riaux et leurs uti­li­sa­tions dans des domaines très variés. Ils peuvent être à l’o­ri­gine de trans­fert de tech­no­lo­gie per­met­tant de créer des pro­duits réel­le­ment innovants.

C’est cette asso­cia­tion de ceux qui connaissent les pos­si­bi­li­tés mais ne savent pas com­ment les uti­li­ser et de ceux qui ont des envies et des besoins mais ignorent qu’ils sont réa­li­sables qu’il convien­drait de développer.

Dans le sec­teur du mobi­lier et de l’ar­chi­tec­ture d’in­té­rieur, j’ai vu récem­ment une émis­sion télé­vi­sée mon­trant l’in­cur­sion de maté­riaux « nou­veaux », mais en fait assez anciens, uti­li­sés dans d’autres domaines, tels des mousses alvéo­laires uti­li­sés en fil­tra­tion d’air ou encore des gels jusque là réser­vés aux lits anti-escarre des hôpi­taux. C’est ce genre de trans­fert qu’on peut attendre d’une coopé­ra­tion plus com­plète entre ser­vices tech­niques et marketing.

Mal­heu­reu­se­ment, pour appli­quer à des pro­duis de grande consom­ma­tion des tech­niques très inno­vantes, il est néces­saire de dis­po­ser de temps, et ce genre de déve­lop­pe­ment, dans le cadre d’un lan­ce­ment à date fixée, est dif­fi­cile à mener à bien ; il devra de pré­fé­rence être conduit hors des pro­jets immédiats.

Je m’é­tonne qu’au cours de ma car­rière j’aie eu si peu de groupes de tra­vail à ani­mer inté­grants à la fois Mar­ke­ting, Desi­gner et Technicien.

Posez-vous la ques­tion chaque fois qu’une inno­va­tion embal­lage appa­raît sur le mar­ché : qu’est ce qui a empê­ché que cette nou­veau­té appa­raisse plus tôt ? La réponse est par­fois dans l’é­vo­lu­tion des tech­niques, mais le plus sou­vent dans l’ab­sence d’une recherche concer­tée et volon­ta­riste. Tout était dis­po­nible depuis longtemps.

Alors, Mes­sieurs les desi­gners, chaque fois que vous le pou­vez, deman­dez à votre inter­lo­cu­teur du mar­ke­ting s’il vous est pos­sible de ren­con­trer les tech­ni­ciens de déve­lop­pe­ment et récla­mez lui un cahier des charges fonctionnel.

Même si, pour plus de liber­té, vous l’ou­bliez au moment où vous créez, il sera comme la culture : ce qui reste quand on a tout oublié, mais encore faut-il avoir quelque chose à oublier !