Raymond Redon, pourquoi es-tu parti ?

Le monde du desi­gn gra­phique est en deuil. La géné­ra­tion des pion­niers s’é­teint pro­gres­si­ve­ment. La règle du Grand Jeu de la Vie s’im­pose. Il n’empêche qu’en quelques jours trois dis­pa­ri­tions, c’est beau­coup : Marc Gobé, Ray­mond Redon, Yves Suty sans oublier Jean Per­ret il y a quelques mois…

Ste­phen Pisa­ni qui dirige main­te­nant l’a­gence Hot­shop fon­dée par Ray­mond Redon rend hom­mage à ce fon­da­teur pion­nier sur le ton d’une lettre où fami­lia­ri­té, humour (il signe « Ton Petit con ! ») dis­si­mule mal l’é­mo­tion et la reconnaissance.
Admi­rable Desi­gn se joint à lui.
Gérard Caron 

admirable_design_1_raymond-redon.jpg

RAYMOND REDON DU CIEL OU D’AILLEURS

Mon très cher Raymond,

Le 6 décembre der­nier, nous venions de fêter tes 70 printemps.
Putain 70 ans, 70 ans seulement……
Tu m’as connu enfant, je t’ai tou­jours vu comme un géant et pour­tant tu n’étais pas si
grand !

Un géant qui m’a tel­le­ment don­né, qui m’a tout appris.
Un géant comme on en ren­contre pas beau­coup dans sa vie …..
Ray­mond Redon, c’est plus de 45 ans au ser­vice de notre beau et jeune métier :
le desi­gn, le packa­ging, le desi­gn packaging.
C’est vous dire à quel point, il a écrit les pre­mières pages, que dis je, les premiers
signes du desi­gn en France.

Après de brillantes études aux Beaux-Arts, le jeune homme est repé­ré par la première
agence de Desi­gn Lons­dale. Ces maîtres à pen­ser ou plu­tôt à créer se nomment
Ber­çot et Du Vil­lard, des noms qui rai­sonnent tel­le­ment dans ma mémoire, sans oublier Claude Martin !
Le jeune desi­gner apprend son métier dans la plus belle des écoles auprès des
meilleurs professeurs.
admirable_design_hello-de-lu.jpg
Curieux de nature, l’esprit tou­jours en éveil et plein d’envie de tout, c’est au milieu des
années 70 qu’il entre­prend ces deux plus belles créations.
La pre­mière avec Danielle, très chère Danielle, toi qui l’a tou­jours sup­por­té, qui a été à
ses côtés et ce quelque fût les difficultés.
Danielle donne nais­sance à son unique fille, Béné­dicte, un petit ange blond devenu
aujourd’hui une bien douce et tendre femme.

La deuxième de ses créa­tions, c’est avec ces maîtres à créer qu’il l’imagine. Il leur
explique que lui aus­si il veut son Agence.
Il veut sa petite bou­tique, sa bou­tique à lui et elle sera cha­leu­reuse, très chaleureuse
tout comme lui !
Cet amou­reux des langues, sur­tout de veau, sacré Ray­mond, la nomme dans le meilleur des anglais Hotshop !

Hot­shop sera une agence très créa­tive, extrê­me­ment réac­tive et en plus de tout
ça pas trop cher !
Le brillant étu­diant des Beaux-Arts s’avère clai­re­ment aus­si un grand vision­naire de notre beau et tou­jours jeune métier.
Et comme on pou­vait s’y attendre, c’est un car­ton ! Quoi de plus nor­mal quand vous faites dans l’emballage …..Au point qu’en 1981, l’heure est venue de prendre le pou­voir. Cette force tran­quille du desi­gn bou­le­verse le pay­sage de la grande consom­ma­tion et enva­hit les allées des super­mar­chés de ses créa­tions uniques, intem­po­relles et tou­jours pleine d’émotions.
admirable_design_b_a--bifidus.jpg
Ray­mond Redon, c’est le pack bleu marine de BA qui révo­lu­tionne un linéaire Ultra frais où tout est blanc !

Ray­mond Redon, c’est le lan­ce­ment de grandes marques signées LU telles que
Petit Éco­lier ou Hel­lo de Lu.
Ray­mond Redon, c’est l’arrivée sur le mar­ché de la bière de la Tour­tel, première
bière sans alcool.
Ray­mond Redon, c’est les Buns de Mc Cain, sa grande fier­té, un pro­duit qu’il aurait lui
même ima­gi­né. Mythe ou Réalité ?
Ray­mond Redon, c’est aus­si le bidon Teis­seire, les garages Euro­mas­ter et puis
Vulco,……
Ray­mond Redon, c’est une réunion de créa­ti­vi­té à lui tout seul comme il me l’a tou­jours raconté.
admirable_design_euromaster.jpg
De sa ren­contre avec BDDP, il invente le Plan­ning pros­pec­tif pour tou­jours plus d’idées, pour inven­ter les pro­duits de demain et des créa­tions en toute liberté.
C’est ain­si que trois géné­ra­tions de desi­gners, de créa­tifs, de com­mer­ciaux ou encore
de consul­tants ont tout appris auprès de lui.
C’est ain­si à trois géné­ra­tions de « Mar­ke­teux » qu’il a don­né le goût du desi­gn, le goût
du packa­ging, le goût de l’émotion.
Le brillant étu­diant des Beaux-Arts deve­nu grand vision­naire s’avère éga­le­ment le plus
bel des ambas­sa­deurs de notre beau et tou­jours jeune métier.
Les années passent, l’agence n’est pas épar­gnée par quelques tem­pêtes mais ce
grand capi­taine tient haut la barre !
admirable_design_mc-cain-american-buns.jpg
Et c’est au milieu des années 90, à l’été 1994 exac­te­ment qu’il me fait le plus beau des
cadeaux en me pro­po­sant de le rejoindre sur son bateau.
Mon Ray­mond, c’est vingt ans ans à me gui­der, à m’engueuler, à me pro­té­ger et sur­tout à m’expliquer notre beau et encore jeune métier.

Mais c’est sur­tout ….Dix ans à par­ta­ger le même bureau face à face.
Dix ans à regar­der ensemble dans la même direc­tion, celle qui per­met­tra de passer
les pires secousses, celle qui ramène l’agence sur le devant de la scène au niveau des
plus grandes !
Dix ans à s’engueuler….. Les portes et fenêtres de notre bien tran­quille rue Dosne ont
bien sou­vent trem­blé sous nos cris et hur­le­ments mais tout était très vite effa­cé avec un déjeu­ner chez Rebellato.
admirable_design_petit-ecolier-lu.jpg
Dix ans à faire des syn­thèses détaillées à ma chère maman, ta sœur, sur le trop
sou­vent mau­vais com­por­te­ment de son ingrat de fils !
Dix ans à se mar­rer, à échan­ger, à par­ta­ger notre amour du métier et notre pas­sion du
foot ! Dix ans à diri­ger ensemble ton Agence, dix ans pour tout me don­ner, dix ans pour finir de for­mer le petit scarabée.

Et puis, il y a main­te­nant trois ans, l’heure est venue.
Le petit sca­ra­bée était prêt et le géant pou­vait s’éloigner en toute sérénité.
Ces trois années, tu les as consa­crées à tes hob­bies pein­ture, sculp­ture, nour­ri­ture et
lec­ture des livres de notre belle his­toire de France. Tu as retrou­vé tous tes potes du Lot.
Mais moi je sais que ton esprit n’a jamais vrai­ment quit­té Hot­shop et tu es tou­jours res­té dans le cœur de tous ceux et celles qui t’ont croi­sé de près ou de loin.
Ta femme, ta fille, ta sœur, ta famille, tes amis, tes potes, tes confrères, tes clients,
toutes les géné­ra­tions d’Hotshopiens et d’Hotshopiennes et bien sûr ton aimable
ser­vi­teur, ton petit con préféré !
admirable_design_vulco.jpg
Alors je peux te l’affirmer « putain d’enfoiré » comme j’aimais t’appeler quand nous
fai­sions trem­bler notre bureau :
On a tous quelque chose en nous de Ray­mond Redon.
Cette volon­té de pro­lon­ger la création.
Ce désir fou de vivre de grandes émotions.
Ce rêve en nous avec ces mots à lui.
Quelque chose de Ray­mond oh oui !
Cette force qui nous pousse vers l’infini.
Tel­le­ment d’humour avec tel­le­ment d’envie.
Avec cette for­mi­dable envie de vie.
Ce rêve en nous c’était son cri à lui.
Quelque chose de Ray­mond oh oui !

Salut Ton­ton.

Ton Petit Con.

Ste­phen Pisani