Le design, l’art de se tromper ?

Hélene Braun , direc­trice du site prospective.fr, nous pro­pose un tour d’ho­ri­zon décoif­fant des trou­vailles dues au hasard ou à l’er­reur humaine.
« Il arrive que la bêtise même consti­tue l’invention ! ! »
Le desi­gn a‑t-il sa place dans cette série ?
Peut-on créer un desi­gn par erreur ? Dif­fi­cile à imaginer…pourtant créer un pro­duit ico­nique dont le suc­cès sur­prend tout le monde, oui cela arrive ! Sans qu’on en connaisse pour autant la recette infaillible…
Bonne lecture.

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Prospective de l’erreur féconde

Londres, 1976. Un chef de labo­ra­toire demande à un jeune étu­diant indien, Sha­shi­kant Phad­nis, de tes­ter les pro­prié­tés d’un nou­vel insec­ti­cide. Par­lant mal l’anglais, l’étudiant n’entend pas test (« faites des essais ») mais taste (« goû­tez »). Il constate que la sub­stance est dix fois plus sucrée que le sucre : la sucra­lose, com­mer­cia­li­sée sous le nom de Can­de­rel, vient d’être inventée.
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Par­fois cela com­mence par une mésaventure.
En allant récu­pé­rer leur chien tom­bé dans un trou, des enfants découvrent les Grottes de Las­caux. Le jeune For­rest Mars est arrê­té en train de col­ler illé­ga­le­ment des affi­chettes publi­ci­taires ; son père l’apprend par le jour­nal et l’invite à venir tra­vailler dans son usine de confi­se­rie ; quelques années plus tard, For­rest Mars invente la barre cho­co­la­tée épo­nyme. La chaus­sure Doc Mar­tens est issue de l’accident de ski subi par un chi­rur­gien ortho­pé­diste de Munich. Franck McNa­ma­ra invente la pre­mière carte de cré­dit, la Diner’s Club, après s’être ren­du compte, au moment de payer son addi­tion au res­tau­rant, qu’il avait oublié son por­te­feuille à la maison.
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Il arrive que la bêtise même consti­tue l’invention.
Le chi­miste Edouard Bene­dic­tus fait tom­ber un bocal de verre conte­nant une solu­tion de matière plas­tique. Le bocal est étoi­lé à l’intérieur mais intact à l’extérieur : c’est le verre feuille­té. Per­cy Spen­cer passe étour­di­ment au tra­vers le rayon d’un radar à magné­tron. Il constate que le cho­co­lat qu’il avait dans sa poche a fon­du : ce sera le four à micro-ondes.
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Il faut savoir récu­pé­rer les ratages.
En Angle­terre, un appren­ti oublie la colle de la pâte à papier. Le résul­tat est inuti­li­sable : la plume gratte, l’encre s’étale. Le patron jette l’apprenti et le stock à la rue … puis constate que le papier raté absorbe l’eau du cani­veau et de la pluie. C’est le papier buvard.

En 1898, dans leur hôtel de la Motte-Beu­vron, l’une des sœurs Tatin enfourne la tarte aux pommes sans avoir fon­cé le moule ; elle s’en rend compte trop tard, les pommes sont déjà en train de cuire. Elle pose la pâte par-des­sus et pour­suit la cuisson.

On cherche quelque chose, on trouve autre chose.
Charles Goo­dyear pro­met à sa femme Cla­ris­sa de ces­ser ses expé­riences de chi­mie et de trou­ver un vrai tra­vail. Mais en son absence, il ne peut s’empêcher de se livrer à sa pas­sion. Dans la cui­sine, il mélange du soufre et du caou­tchouc pour voir ce que cela donne. Enten­dant Cla­ris­sa ren­trer à l’improviste, il fourre le tout dans le poêle. En le récu­pé­rant plus tard, il découvre que la cha­leur du four a modi­fié les pro­prié­tés du maté­riau. C’est le prin­cipe de la vulcanisation.
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L’erreur féconde n’a rien à voir avec la démarche expé­ri­men­tale essai/erreur.
Comme le hasard, « elle ne sou­rit qu’aux esprits pré­pa­rés » (Pas­teur). Tout le monde ne se rend pas compte des consé­quences de son erreur. Par­tant de l’hypothèse (exacte) que la Terre est ronde, Chris­tophe Colomb embarque vers l’Ouest pour les Indes et découvre l’Amérique. Mais il ne le sait pas : ce sera Ame­ri­go Ves­puc­ci qui com­pren­dra qu’il s’agit d’un autre conti­nent et lui don­ne­ra son nom.

Faits avé­rés ou légendes, toutes ces his­toires dont nous connais­sons l’heureux dénoue­ment entrouvrent aux igno­rants l’univers des connais­sants. Elles intro­duisent l’humour et le para­doxe dans le monde sérieux des sciences et des tech­niques. Elles démentent la sagesse popu­laire qui veut que nos erreurs nous enseignent à ne pas en com­mettre d’autres. Elles ravivent en nous l’enfant qui est du côté de Sophie et non des petites filles modèles, du côté de Gui­gnol et non de la loi, et qui s’émerveille de la méta­mor­phose du vilain petit canard.

Elles nous réjouissent car elles flattent le sens et le goût de l’ironie qui est l’un des propres de l’homme.

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