Takeo Shibue (Design Nissan)

Après avoir été le direc­teur du desi­gn de Nis­san, Takeo Shi­bue dirige Créa­tive Box, le centre du desi­gn avan­cé de Nis­san. Nis­san est deve­nu aujourd’­hui au Japon, « La » marque créa­tive de réfé­rence qui a détrô­né Hon­da dans ce domaine.

Il n’en fal­lait pas plus pour exci­ter la curio­si­té de Gérard Caron… qui lui a posé quelques ques­tions sur sa vision du design.

Le desi­gn auto­mo­bile universel ?

Gérard Caron : le desi­gn auto­mo­bile a‑t-il une nationalité ?

Takeo Shi­bue : Quand on dit « mode », on pense Paris, alors qu’au contraire, le desi­gn auto­mo­bile est uni­ver­sel. Mais il y a des domi­nantes. Ain­si les années 40, sont celles d’un for­mi­dable desi­gn amé­ri­cain, alors que les 60′ sont mar­quées par l’I­ta­lie. Dans les 80′, c’est le chaos…mais les années 2000 sont celles du Japon !

La Japan Desi­gn Aca­de­my va sor­tir un énorme livre réca­pi­tu­la­tif cette année. On m’a deman­dé de cho­sir dix modèles de voi­tures qui ont mar­qué le desi­gn. Il s’est trou­vé que dedans il y avait une Citroën, la Sm…

GC : Quelles qua­li­tés par­ti­cu­lières deman­dez-vous à un can­di­dat au desi­gn automobile ?

TS : Rien de par­ti­cu­lier par rap­port aux autres desi­gners de mode, d’ar­chi­tec­ture, etc. Peut-être peut-on dire que l’au­to­mo­bile fait appel à une logique par­ti­cu­lière qui inclue une cer­taine qua­li­té d’ex­pres­sion, une recherche cultu­relle, un sou­ci de l’o­ri­gi­nal­li­té ; être capable de s’in­té­res­ser au pour­quoi des choses et avoir une grande qua­li­té d’analyse.

Et comme l’au­to­mo­bile est un phé­no­mène de socié­té, s’in­té­res­ser aux
phé­no­mènes de la société. 

Recher­cher l’illogique !

GC : Com­ment anti­ci­per les cou­rants du design ?

TS : Anti­ci­per c’est le rôle de décou­vrir par­mi les jeunes ce qui va perdurer.

Dans l’au­to­mo­bile c’est la tech­no­lo­gie bien sûr, toutes ces avan­cées digi­tales mais que l’on retrouve dans la socié­té en général.

Pour Crea­tive Box anti­ci­per c’est répondre à la ques­tion :com­ment dif­fé­ren­cier Nis­san des autres ? Est la dif­fé­rence se trouve dans l’his­toire et non pas dans le futur. Car c’est dans la culture que réside les sources de l’o­ri­gi­na­li­té ! Pour le reste, la sécu­ri­té, le confort, etc. c’est com­mun à toutes les marques du monde.
Protow.jpg_ Ain­si pour le concept car Jikou(qui veut dire : remon­ter le temps) j’ai don­né carte blanche à des dizaines d’ar­ti­sans japo­nais spé­cia­li­sés dans le bois, le cuir, le métal, le tis­su, etc. Je les ai lais­sé faire ! Notre métier est d’être dif­fé­rent, de recher­cher l’illogique !

GC : Alors, existe-t-il aujourd’­hui un desi­gn Nissan ?

TS : On ne le voit pas aujourd’­hui dis­tinc­ti­ve­ment. C’est encore en deve­nir. Mais il sera plein d’éner­gie, lea­der du XXIème siècle ! Pour cela il nous fau­dra encore dix années peut-être…
Il sera dif­fé­rent de celui de Toyo­ta qui est un bon desi­gn pour de bonnes voitures…

Du desi­gn Renault au rôle des concept cars …

GC : Com­ment voyez-vous le desi­gn de Renault, votre allié ?

TS : C’est un desi­gn d’a­vant-garde fait de détails chics, élé­gants, très fran­çais, sans chi­chis : c’est clair et déterminé.

Oui, ils sont défi­ni­ti­ve­ment aux postes d’avant-garde…

GC : En dehors de leur rôle vis-à-vis des médias, quelle est l’u­ti­li­té des concept cars ?

TS : Ici, la cri­tique des jour­na­listes, on s’en moque. Les concept cars chez Nis­san servent avant tout à créer, cher­cher, affi­ner notre dif­fé­rence. Et cela, Car­los Ghosn l’a très bien com­pris. Il a tout de suite était d’ac­cord avec notre incroyable concept car Jikou, dont on a déjà par­lé. Ren­dez-vous compte nous sommes allé cher­ché les sources d’ins­pi­ra­tion en 1603, à l’é­poque Edo, pour trou­ver un esprit.

Que la forme ne soit pas par­faite ou fai­sable, ce n’est pas le pro­blème d’un concept car. Il faut conju­guer, fusion­ner ce que font les arti­sans mer­veilleu­se­ment depuis 400 ans et les tech­no­lo­gies d’aujourdhui.

C’est une for­mi­dable occa­sion de don­ner à ces arti­sans un futur. Les Fran­çais devraient faire de même avec les petits métiers de la haute cou­ture, qui dis­pa­raissent, avant qu’il soit tard !

Par ailleurs, nous avons créé une voi­ture qui monte les esca­liers ! Pas de sus­pen­sion mais des bras arti­cu­lés ; avec un moteur et un ordi­na­teur dans chaque roue. Je l’ai appe­lée Hal­lu­ci­ne­nia, du nom d’un insecte qui a su évo­luer avec l’his­toire. On a tra­vaillé avec des cher­cheurs et des ingé­nieurs autour de cette voi­ture-robot ! Ca, c’est un véri­table concept-car !

GC : Un conseil à don­ner aux jeunes lec­teurs d’Ad­mi­rable Desi­gn ? Une école à recommander ?

TS : Je n’in­di­que­rai aucune école en par­ti­cu­lier, aucune est plus recom­man­dable à mes yeux que d’autres. Un desi­gner auto­mo­bile doit être intel­li­gent et culti­vé ! Simple à dire mais plus dif­fi­cile à trouver…

Un jeune qui montre ces apti­tudes peut entrer au desi­gn de Nis­san où on lui lais­se­ra le temps de se per­fec­tion­ner pen­dant cinq années. Après on voit.

Dites bien aux jeunes d’Ad­mi­rable Desi­gn (quel beau nom !) que le plus impor­tant dans le desi­gn indus­triel tel qu’on le conçoit au Japon, c’est…la culture géné­rale. Mais je crois que nous sommes bien d’ac­cord sur ce point, non ?