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Patrick Le Quément s’attaque au design toxique (ou l’inverse)

Desi­gner de cata­ma­rans et cofon­da­teur de l’École de desi­gn durable de Nice (SDS), l’an­cien direc­teur du desi­gn de Renault, se sou­vient de Naum Slutz­ky, un de ses maîtres, et confronte son ensei­gne­ment à quelques mau­vaises expé­riences de « design ».

Patrick le Quément.

J’ai eu la chance d’être un étu­diant de Naum Slutz­ky alors qu’il ensei­gnait encore à l’âge de 70 ans au Bir­min­gham Col­lege of Art & Desi­gn où j’étudiais le desi­gn indus­triel. Slutz­ky, un proche de Johannes Itten, fut un jeune Maître au Bau­haus de Wei­mar. Il n’avait que 25 ans quand il a com­men­cé à œuvrer dans l’atelier des métaux pré­cieux qu’il par­ta­geait avec Las­lo Moho­ly-Nagy. Quand je l’ai connu, Naum Slutz­ky res­sem­blait sin­gu­liè­re­ment à Trots­ky, mais il n’était pas san­gui­naire pour autant. Il avait par contre une aver­sion pro­fonde pour les sty­listes et autres acteurs de l’obsolescence pla­ni­fiée et plus par­ti­cu­liè­re­ment pour l’un de leurs pro­phètes, Ray­mond Loewy, dont le nom ne fut, à ma connais­sance, jamais pro­non­cé en sa présence.

Embou­teillage
J’ai mal tour­né, je le sais puisque je suis deve­nu un desi­gner auto­mo­bile et ai rejoint la cohorte des mar­chands du temple qui jouent avec les émo­tions super­fi­cielles des consom­ma­teurs. J’ai été res­pon­sable de quelques 60 mil­lions de véhi­cules sous dif­fé­rents for­mats : voi­tures, four­gon­nettes, four­gons, pick-ups, camions, trac­teurs agri­coles, bus et auto­cars. Les Amé­ri­cains diraient : « That’s a lot of metal ». En fait, j’ai cal­cu­lé que si l’on devait ali­gner l’ensemble de ces véhi­cules les uns der­rière les autres, pare-choc contre pare-choc, cela se tra­dui­rait par un embou­teillage qui ferait 6 748 fois le tour de la terre. Notez, néan­moins, que je me suis tou­jours décrit comme étant un desi­gner et non pas un sty­liste, de la même façon que j’ai aus­si refu­sé, à une cer­taine époque de la pré­his­toire, l’appellation d’esthéticien indus­triel, évo­quant un coif­feur qui tra­vaillait à la chaîne.

Bouilloire de Naum Slutz­ky. De la fonc­tion­na­li­té avant toute chose.

L’esprit de Naum Slutz­ky m’a tou­jours habi­té, il m’a même han­té tout au long de ma car­rière de rené­gat jusqu’au jour où, à Ber­lin, alors que je devais rece­voir le soir même le prix de la Fon­da­tion Ray­mond Loewy, je suis pas­sé devant une librai­rie qui affi­chait dans sa vitrine un livre sur mon vieux pro­fes­seur. Il était en solde. Je suis entré dans le maga­sin, un peu ému, et j’ai ache­té les 2 der­niers exem­plaires. J’aurais vou­lu lui dire, à ce cher Naum Slutz­ky, que mal­gré ma tra­hi­son ini­tiale j’avais œuvré pen­dant toutes ces années pour défendre, sinon la pri­mau­té de la fonc­tion­na­li­té sur le style, au moins que le style ne ter­rasse pas la fonc­tion­na­li­té. Ain­si mon équipe et moi-même avons fonc­tion­né à par­tir d’une démarche phi­lo­so­phique que nous avons nom­mée « Touch Desi­gn » qui asso­cie sen­sua­li­té, plai­sir de tou­cher et clar­té du pro­pos tech­nique dans un ensemble intui­tif. Un prin­cipe qui m’est cher est que la tech­no­lo­gie est faite pour l’homme, et non l’homme pour la tech­no­lo­gie. Or, trop sou­vent, on est confron­té à des inter­faces tech­no­lo­giques où se dégage l’impression que le res­pon­sable de ces débauches d’inepties n’est autre que le fameux Joker, l’ennemi N°1 de Bat­man, qui rit à gorge déployée de toutes ses mau­vaises blagues… En voi­ci quelques-unes que j’ai vécues dans de récentes pérégrinations.

Lumière réfrac­taire
Je n’ai jamais com­pris pour­quoi cer­tains pre­naient un malin plai­sir à contra­rier ma vie de voya­geur four­bu en m’obligeant à me rele­ver de mon lit d’hôtel pour éteindre la der­nière lampe, réfrac­taire, qui n’est pas com­man­dée par l’interrupteur cen­tral à la tête de lit. D’ailleurs, il m’est arri­vé plu­sieurs fois d’enlever l’ampoule en der­nier res­sort, n’ayant pas trou­vé l’interrupteur.

Douche aveugle
Le matin, me brû­ler ou rece­voir une pluie gla­cée en pro­ve­nance directe d’Islande à cause d’une fausse mani­pu­la­tion de la douche est une expé­rience cou­rante. Toutes les douches fonc­tionnent dif­fé­rem­ment, mais elles ont en com­mun une carac­té­ris­tique : « sur­tout ne pas être intui­tive et vive la dif­fé­rence ». Sous la douche, encore, où j’ai ten­dance à ne pas por­ter de lunettes, cher­cher le sham­poing est une épreuve. Non que je veuille lire le nom des pro­duits chi­miques qui vont m’intoxiquer, c’est déjà trop tard, non !, je veux juste savoir si c’est bien du sham­poing plu­tôt qu’un jus de fruit oublié par le der­nier client avant moi. Mais, com­ment savoir avec un choix de typo­gra­phie, forte élé­gante par ailleurs, de lettres fines chro­mées, impri­mées sur un conte­nant trans­pa­rent adop­tant une forme bien arron­die pour mieux cap­ter la lumière et rendre tota­le­ment illi­sible l’inscription, quel pro­duit j’utilise ?

Liseuse illi­sible
Le soir, après une longue semaine pas­sée dans un pays loin­tain, être de nou­veau titillé par du « toxic desi­gn » en pre­nant place dans le siège busi­ness de sa com­pa­gnie aérienne pré­fé­rée. Après avoir pris une res­tau­ra­tion rapide, déci­der d’enfin dor­mir. On ôte ses lunettes que l’on met dans un étui. Et main­te­nant, éteindre la lumière. A por­tée de main, un ban­deau tout en lon­gueur iden­ti­fie par de gros sym­boles l’ensemble des com­mandes, dont une pour l’éclairage. On appuie et… la cave à pied s’éclaire. Je serais prêt à argu­men­ter avec n’importe quel esthé­ti­cien indus­triel de la per­ti­nence de valo­ri­ser cette pres­ta­tion, que je n’ai jamais uti­li­sée que par erreur. Où se trouve l’interrupteur ? On le découvre éven­tuel­le­ment après une recherche atten­tive : il est pla­cé à la hau­teur de la tête, à droite, légè­re­ment en retrait, posi­tion­né sur une com­mande que l’on extrait en tirant un cor­don ombi­li­cal déci­dé à reprendre son bien, et là en effet il y a un petit bou­ton cir­cu­laire d’un dia­mètre de 6 mm asso­cié à une icône à la même échelle, illi­sible sans lunettes. Mais, ce n’est pas tout ! Immé­dia­te­ment au-des­sus se trouve un bou­ton qua­si iden­tique, qui est l’appel à l’aide au per­son­nel de bord, cela tombe bien : « Bon­jour Mon­sieur, je sais… Vous sou­hai­tez éteindre votre liseuse… »

Mea culpa

Le tableau de bord de la Twin­go : base de lan­ce­ment pour lunettes voyageuses ?

J’ai fau­té de mon côté de trop nom­breuses fois, et je pré­sente mes excuses à tous ceux qui ont vu leurs lunettes de soleil glis­ser, dans un virage, sur le des­sus de la planche de bord de la pre­mière Twin­go avant de dis­pa­raître à tra­vers la fenêtre ouverte. Oui je sais, je sais, vous ne serez pas pour autant plus indul­gents si je vous disais que notre contrainte était liée aux angles de démou­lages d’une planche de bord mono­bloc. Il n’y a aucune excuse rece­vable pour du mau­vais desi­gn, les gens ignorent le desi­gn qui ignore les gens. C’est une des choses par­mi tant d’autres que nous incul­quons aux étu­diants de notre école de desi­gn durable à Nice, The Sus­tai­nable desi­gn School, et là, je crois que Naum Slutz­ky approuverait.