Singapour, le design d’une ville-Etat

Entre Orient et Occident, Singapour hybride nature et technologie et s’invente un futur durable grâce à une stratégie design maîtrisée. Visite sous l’œil de l’architecte.

Par Florence Grivet, architecte.

La cité Parcourir Singapour est une expérience époustouflante : audace, démesure et créativité vous surprennent à chaque instant. Sa découverte récente a été pour moi un émerveillement. Singapour est un exemple marquant de la volonté de créer l’identité d’une ville-Etat moderne, par une architecture et un design environnemental forts qui, au-delà de la modernité, mettent en avant des éléments propres au lieu et au climat. L’utilisation de la lumière/feu, l’eau, l’air et la végétation/terre dégage une énergie et une vitalité qui lui sont propre.
Réunir les quatre éléments
La lumière/le feu : matériau d’attraction et d’animation nocturne, omniprésente pour souligner et mettre en valeur sur le plan graphique l’architecture toute en hauteur, en blanc ou en couleur. De nombreux spectacles pyrotechniques mettent quotidiennement en lumière la splendeur de la ville.
L’eau : élément caractéristique de cette « nouvelle Venise », géographiquement encerclée par la mer et la rivière Singapour, baignée par de fortes averses quotidiennes, l’eau est un thème récurrent du parcours de la ville : bassins et fontaines ornent intérieurs et extérieurs, au sol ou en hauteur.

Angels de Clarke Quay. Déployés dans les quatres rues internes, les arbres ombrelles de l’agence Alsop maintiennent la température à 28 degrés Celsius.

L’air : situé au degré nord de l’équateur, un climat chaud et humide règne. Climatisation et ventilation sont de rigueur, y compris à l’extérieur comme les grands “arbres designés” de Clarke Quay, parfois complétés de capteurs solaires.
Le vert/la terre : le climat équatorial favorise une végétation luxuriante et abondante. Se promener en ville, bercé entre effluves de fleurs de tiaré et de jasmin, entre les parterres d’ orchidées et des séquences de végétation luxuriante jaillissant de nouvelles architectures comme au Parkroyal Hotel on Pickering ou dans les nombreux parcs et jardins est un caractère maquant du lieu.
Réunissant tous ces éléments, le site de Gardens by the Bay, conçu en 2012 par les bureaux d’architecture du paysage britanniques Grant Associates et Wilkinson Eyre, en partenariat avec les consultants en design environnemental Atelier 10 est une réalisation exemplaire de développement durable.

La nuit à Gardens by the bay. Les arbres de Supertree Grove s’illuminent en un spectacle féérique.

Diriger l’avenir
Singapour exulte aujourd’hui la magnificence de sa force économique qui s’appuie sur les secteurs bancaires et financiers, le commerce et la navigation. Mais elle n’a que 50 ans ; sa construction est fascinante, même si certainement critiquable sous certains aspects policés.
Petit flash-back sur une histoire relatée avec efficacité dans plusieurs musées nationaux tout récemment rénovés pour célébrer cet anniversaire : les National Museum, National Gallery ou Chinatown Heritage Centre.

L’hôtel Marina Bay Sands imaginé par l’architecte Moshe Safdie.

L’île de Singapour, “Cité du Lion”, peu habitée et située sur le détroit de Malacca appartenait au sultan de Johor, au sud de la Malaisie. En 1819, le Britannique sir Thomas Stamford Raffles en prit le contrôle pour faire face à la domination commerciale des Néerlandais dans la région et installer une base navale importante pour la Compagnie des Indes Orientales, comptoir entre Calcutta et Canton. Durant la colonisation britannique, l’immigration se développa : les britanniques firent venir dans la région des travailleurs chinois et indiens pour développer le commerce et travailler dans les plantations d’hévéas. Durant la Seconde Guerre mondiale, de 1942 à 1945, l’île est soumise à l’expansionnisme du Japon Showa. L’Empire britannique récupéra Singapour pour la doter d’une Constitution propre en 1959. Lee Kuan Yew est élu Premier ministre avec son parti PAP (Parti d’Action Populaire). Peu après, dès 1964, des troubles éclatent et l’indépendance de la République de Singapour est proclamée le 9 août 1965. Singapour se sépare de la Malaisie.
Profiter du trafic
Lee Kuan Yew, “Maître bâtisseur du XXe siècle”, chef exemplaire, personnalité dite “remarquable et penseur stimulant” a fait d’une petite ville sans ressource, mais idéalement située, pour le trafic de marchandises, entre l’Orient et l’Occident, l’une des républiques les plus prospères du monde, un modèle social et politique inspirant pour l’Asie, notamment pour la Chine, l’une des 5 nations les plus performantes dans tous les domaines : richesse par habitant, plein emploi, espérance de vie, système éducatif, sécurité des personnes, harmonie sociale. Il a misé sur l’éducation et le climat de travail pour être compétitif et attirer à lui les meilleures entreprises (Philips s’est implanté là-bas tôt), en créant les meilleurs conditions d’accueil possibles, en favorisant l’immigration des talents qui lui manquaient, en créant de la richesse pour mieux la répartir dans des services sociaux. Autre point remarquable de sa politique : faire vivre le concept de laïcité au carrefour de nombreuses migrations, une laïcité exigeante ayant permis la cohabitation harmonieuses de nombreuses ethnies et religions (cf. Lee Kwan Yew , Singapour et le renouveau de la Chine de Murat Lama).
La Cité-Etat de Singapour a célébré ses 50 ans durant l’été 2015. A cette occasion le National Design Center a séquencé les étapes de sa construction dans l’exposition Fifty Years of Singapore Design.